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L'Elfe qui devint Homme est un roman de Fantasy, déposé à la Société des Gens de Lettre sous le n° 2007.08.0008. Texte original, inédit, propriété entière et exclusive de son auteur.

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L’air embaumait les fleurs d’été, à en tourner la tête. Les moyennes montagnes où alternaient prairies et bois de sapins ondoyaient en vagues successives, jusqu’à mourir sur la rivière paresseuse où nous trempions les pieds, allongés sur la berge. En face de nous, sur l’autre rive, la vallée s’écrasait peu à peu entre deux monts abrupts pour former une cluse boisée qui s’étendait jusqu’à l’horizon, barré de hauts pics enneigés. Le bruit de l’eau et le chant des oiseaux avaient une parfaite harmonie, ponctuée de temps à autre du bêlement des agneaux de l’année, auquel répondait celui de leur mère. Des bruits de haches et de scies dans le lointain signalaient une activité forestière, familière.

Je tenais dans ma main la main de Xan – mon ami, mon promis, mon âme – et il avait fini par s’endormir. Je tournai la tête pour observer son profil apaisé – et beau, si beau que le cœur me cogna dans la poitrine.

Je n’oublierais jamais ce moment de la fête de Printemps, vingt ans plus tôt, quand le clan avait désigné ceux des jeunes Elfes n’ayant pas encore mué qui pouvaient choisir leur compagnon. Ils étaient une dizaine, alignés devant tout le clan, et Xan avait parlé le dernier. Je l’aimais en secret depuis l’enfance, au point de devenir idiot en sa présence – et je croyais sincèrement qu’il choisirait quelqu’un d’autre. C’est pourtant vers moi qu’il se tourna et dit d’une voix claire, devant toutes les Anciennes :

« Kev, enfant d’Alverin, veux-tu être mon Promis ? »

C’était comme de recevoir un arbre sur la tête. Je ne reconnus même pas ma voix lorsque je coassai :

« De toute mon âme, oui ! »

Xan eut alors l’un de ces sourires qui me faisaient craquer, et je l’avais rejoint sous les youyous des mâles. Nous étions restés côte à côte sans un mot durant le reste de la cérémonie, puis il m’avait discrètement entraîné à l’écart dès que la bienséance le lui permit. Nous avions échangé notre premier baiser, et puis, il m’avait dit :

« Peu m’importe à la mue de devenir mâle ou femelle, tant que je passe l’éternité à tes côtés.

- Pareil… » avais-je répondu stupidement, et il avait éclaté de rire.

Depuis, nous vivions le bonheur tranquille des fiançailles, attendant sans impatience le moment que El choisirait pour commencer en nous le travail brutal et douloureux de la mue, d’où nous ressortirions l’un mâle, l’autre femelle.

Il dormait à présent, à mon côté, en cet après-midi du premier mois d’été, et je me rassasiais de sa beauté. Une seule ombre entachait mon bonheur : je lui avais caché certain pouvoir que les règles du clan jugeaient trop maléfique pour le tolérer, comme la plupart des magies anciennes. Je ne lui avais pas à proprement parler menti – mais je ne lui avais rien dit non plus sur un sujet qui pourrait carrément me valoir l’exil si le clan l’apprenait. Je n’en étais pas fier, mais je n’étais pas prêt non plus à sacrifier ce petit plaisir solitaire qu’était le fait de pouvoir me glisser à loisir dans l’esprit des animaux…

Un aigle de Toor, descendu des montagnes, poussa un cri strident. Je fermai les yeux et me concentrai, sûr que mon compagnon dormait à poings fermés et ne se rendrait compte de rien. Je ralentis ma respiration, mon cœur battit plus lentement, et je me sentis m’élever rapidement dans les airs, je n’avais plus de poids ni de substance. Le temps d’un battement de coeur, j’étais en l’aigle et je voyais du ciel.

C’était la première fois que j’osais entrer dans un volatile, aussi connus-je quelques moments de vertige, à me retrouver ainsi suspendu dans les airs. La bête dut sentir ma peur, car du vol stationnaire, ailes étendues, elle passa à des battements frénétiques, comme si elle avait soudain été attirée vers le sol et tentait d’y résister. Je me forçai à me calmer et à transmettre à son esprit des pensées rassurantes, et elle reprit sa station précédente, portée par un courant ascendant d’air chaud qui la maintenait en place pratiquement sans effort. J’aurais dû être plus prudent, me morigéné-je.

La vue de l’aigle était si différente de la mienne que j’eus du mal à comprendre ce que je regardais par lui. Elle était bien trop nette au centre, et rapidement floue sur les côtés. Je réalisai soudain qu’il était capable de concentrer sa vue sur un tout petit point, en bas, dans la prairie, et de le voir plus gros qu’il n’était en réalité. Une fois, Galien, le sage de la vallée, m’avait laissé regarder dans sa lunette : c’était un peu comme ça, mais la vue de l’aigle était bien plus perçante que l’instrument avec lequel le vieil Elfe observait les étoiles pour faire ses prédictions.

J’entrepris de détourner l’attention du rapace du petit rongeur tremblant qui était son point d’intérêt, et lentement, décrivant de grands cercles, il en vint à survoler mon corps et celui de Xan. Je pensais découvrir de haut la vue paisible de nous deux endormis, main dans la main, puis poursuivre mon exploration. Ce que je vis à la place me remplit d’effroi : à genoux sur moi, Xan, mon ami, mon âme, me bourrait de claques sur la figure et de coups de poings sur la poitrine. Il me brutalisait dans mon sommeil ! Je quittai l’esprit du rapace et, avec la sensation d’une chute mortelle, verticale et brutale, réintégrai mon corps avec violence. Je sautai sur place, renversant Xan, me mis debout pour hurler, mais à la place, je vomis de grands jets de bile et m’écroulai, des étoiles explosant dans mon esprit. J’entendis Xan qui pleurait et vint s’agripper à moi, la voix hachée et entrecoupée de hoquets :

« Oh, Kev, j’ai eu si peur ! Tu ne respirais plus, ton cœur ne battait plus, et tu étais devenu tout blanc ! Oh Kev ! »

Quel imprudent j’étais ! Je pensais qu’il dormait, et je m’étais jeté tête baissée dans la Vision, sans me demander ce qu’il ressentirait s’il se réveillait et ne parvenait pas à me ramener ! Moi-même, j’aurais un sentiment d’horreur si je le découvrais ainsi à mes côtés au sortir d’une sieste. Et je n’avais pas non plus prévu que le retour brutal dans mon propre corps me donnerait une telle nausée, je me devais de l’éviter à tout prix à l’avenir. Je rassemblai mon énergie, respirant bruyamment, prêt à donner toutes les raisons possibles pour expliquer ce que je devais faire passer pour un simple malaise. Même si Xan était mon Promis, il n’était pas sûr qu’il aurait aimé être appairé à un sorcier. Je ne savais pas si son affection pour moi irait jusqu’à me pardonner d’être différent au point de maîtriser – maîtriser ! j’en étais loin ! – l’ancien savoir.

Galien  avait un jour déclaré, l’air de ne pas y toucher : « autrefois, mes enfants, tout le monde possédait la Vision – et d’autres formes de magie, et sans elles nous n’aurions jamais survécu contre les Hommes. Mais il est dans la nature des Elfes de rejeter demain ce qu’hier ils aimaient, et aujourd’hui celui qui prendrait possession du corps des bêtes ou penserait les arbres aurait grand intérêt à ne pas en parler. Seul le don de guérison est toléré, vous le savez, à condition qu’il ne soit pratiqué que dans des cas très graves. Encore que nous soyons de moins en moins nombreux à le maîtriser… »

En l’entendant, un frisson glacé et désagréable m’avait parcouru l’échine, ne sachant pas si c’était là l’une de ses nombreuses digressions sans queue ni tête, ou un avertissement discret. Je ne savais pas ce qu’était penser les arbres, mais j’espérais un jour le découvrir. En revanche, la Vision m’avait toujours habité, toujours, et le premier chaton que je possédai m’emmena avec lui dans ses ballades, à son insu, de nombreuses fois. Sauf que je faisais ça pendant la nuit, dans ma chambre, à l’abri. C’était la première fois que j’osais, en plein jour, délaisser mon enveloppe corporelle pour la Vision. Je ne savais pas, pour n’en avoir jamais été témoin, que mon corps abandonné ressemblait à un cadavre.

« Ça va, ça va, dis-je à Xan. Ça va, mon doux, ma sœur, mon frère, mon ami. »

Il se calma un peu, et je m’agenouillai au bord de l’eau pour me débarbouiller. Quand je me relevai, il me regardait avec appréhension. Je m’approchai de lui et le pris dans mes bras, lui caressai les cheveux en lui murmurant à l’oreille :

« Ce n’est qu’un malaise, c’est passé, c’est peut-être un début de mue. Tu te souviens, Galien nous a souvent répété que, quand ça commence, cela peut provoquer des spasmes, des convulsions, et autres choses brutales. J’ai l’impression de changer un peu ces derniers temps. Et toi, tu ne ressens rien ?

- Si, un peu, me dit-il d’un air peu convaincu. »

Je le lâchai et me reculai pour mieux le voir. Vêtu d’une courte tunique, il était élancé, fin, avait des cheveux d’or bouclés et de grands yeux verts aux longs cils. Il n’était que grâce et beauté, et mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Quelle chance j’avais d’être appairé à lui et de lui être Promis pour toute notre vie ! Nous étions encore des enfants, mais le temps viendrait – proche, je le sentais – où nous commencerions à nous muer, qui en lui, qui en elle, et nous connaîtrions alors le bonheur de nous accoupler et de donner la vie à notre tour – deux petits Elfes verraient le jour, à cent ans d’intervalle, et, saison après saison, découvriraient la joie sourde et profonde d’Être, et de vivre, en Elvestaat, le petit paradis donné par El aux Elfes.

Je ne savais qui de nous deux serait lui, qui de nous deux serait elle. Cela ne comptait pas. Si j’étais lui, je garderais avec bonheur notre foyer, veillant avec amour à notre nid de félicité pour lui rendre agréable de vivre à mes côtés. Je mettrais tout mon cœur à composer les poèmes d’amour, à préparer la cuisine raffinée, qui faisaient le bonheur des femelles au retour de la chasse. Je me ferais beau en l’attendant, pour que sa force brute et sa fatigue trouvent en ma mâle finesse le havre de beauté qu’elle espérait. Je me reposerais sur elle avec amour, sûr que la grâce d’El, le grand Dieu, lui donnerait de faire pour nous deux les choix qui s’imposaient.

Si j’étais elle, je porterais avec joie nos enfants, et je prendrais les décisions pour deux, et j’irais chasser pour nous quatre, et je les protégerais au risque de ma vie contre tous les dangers. Comme le dit l’adage : « Qu’on soit elle, qu’on soit lui, le bonheur est un en Elvestaat, sous le regard de El. »

Il me regardait avec ses grands yeux verts, ses yeux remplis d’amour et d’innocence, et je m’y serais bien noyé avec délices. Un grand sourire béat me barrait la figure, et il finit par dire :

« Qu’est-ce que tu penses ?

- J’ai envie de te manger, dis-je. »

Il poussa un petit couinement plaintif, puis se sauva en riant comme un petit animal traqué. Je le poursuivis par jeu pendant de longues minutes, au bord de la rivière, et notre course faisait s’envoler les oiseaux. Je finis par le rattraper, le ceinturai et le jetai au sol. J’enfouis ma bouche sous son aisselle et y fouaillai avec des cris de bête comme si j’entreprenais de le dévorer. Il hurlait de rire en tentant de se dégager. Enfin, épuisés, ahanant, nous nous écroulâmes l’un sur l’autre et je luis dis d’un ton haché :

« Tu vois… je vais… très bien !

- La prochaine fois, tu ne me rattraperas pas ! dit-il.

- On parie combien ? demandai-je. Où que tu sois, je te rattraperai toujours.

- Tu me le promets ? »

Je me redressai sur les bras, inquiet du ton de sa dernière question. Couché sur le dos, les mains posées à hauteur de sa tête, les paumes vers le ciel en signe d’abandon, ses cheveux étalés en corolle comme un soleil d’or autour de son visage bronzé, les deux pierres précieuses de ses iris verts dardés sur moi, il avait soudain l’air angoissé.

« J’ai reçu une prophétie, dit-il.

- Une quoi ? demandai-je, incrédule et inquiet.

- Oh, Kev, dit Xan, je t’ai caché quelque chose. Je suis désolé. »

Des larmes rondes comme des perles de rosée posées sur les feuilles d’été coulèrent sur ses joues, tandis qu’il me disait d’une voix brisée :

« Oh Kev, ciel de mon âme, ma chérie, ma douceur, oh mon frère pour l’éternité, je Vois Demain. »

Je restai stupéfait, suspendu au-dessus de Xan, assommé par cette nouvelle : mon compagnon de vie possédait lui aussi un don ancien, réprouvé, qu’il portait dans le secret du cœur. Je mesurai combien cela devait lui coûter de me l’avoir caché, sachant bien pour le vivre moi-même ce qu’il en cuisait de ne pas tout dire à son aimé !

« Oh Xan, fis-je d’une toute petite voix, j’ai honte ! »

Il se méprit sur le sens de mes mots, car ses larmes redoublèrent et il lança d’une voix implorante et rauque :

« Ne me répudie pas !

- Non, non, lui dis-je précipitamment, je n’ai pas honte de toi, jamais, j’ai honte de moi, moi aussi j’ai un don ancien, je n’ai jamais eu ton courage, je n’aurais jamais osé t’en parler si tu ne venais pas de me révéler le tien : j’ai la Vision ! »

Xan resta abasourdi quelques instants, puis partit d’un éclat de rire qui me fit sursauter. Il lui fallut quelques instants pour se calmer, tandis qu’inquiet, je lui demandais : « quoi, quoi ? »

Il parvint enfin à reprendre son souffle et puis me dit :

« El soit béni ! Oh, j’avais tellement peur que tu ne me méprises ! Mais si tu es toi aussi pourvu d’un don ancien, cela change tout ! Pour moi, ça ne change rien à mon amour, et même si nous étions bannis, je te resterais toujours attaché. Je n’ai pas honte de ce que je suis, et je souffrais de ne pas oser te le dire… désormais, qu’il n’y ait plus jamais de secret entre nous mon cœur ! Nous nous aimerons quel que soit le regard des autres, même si nous sommes… différents.

- Oui, dis-je, je t’aimerai toujours, même si tu es un petit sorcier qui fait des choses que la morale réprouve. »

Xan rit de bon cœur, puis me dit :

« Tout à l’heure, ton aspect c’était ça ? Tu étais dans un animal ?

- Oui, dis-je, penaud, je pensais que tu dormais…

- Je comprends mieux… tu devrais éviter de t’en servir en plein jour !

- Et toi, ton don, dis-je pour changer de sujet, qu’est-ce qu’il produit ? »

Il se rembrunit soudain et reprit lentement :

« Je Vois Demain, je te l’ai dit. Et ce que je vois m’effraie. Dis-moi, si nous venions à être séparés un temps, même long, tu reviendrais ? »

Je me mis debout, effrayé, et il se releva aussi pour me faire face.

« Qu’as-tu vu ? demandai-je la gorge serrée.

- Tu vas partir. Et souffrir. Et approcher la mort souventes fois. »

Un silence, puis :

« Nous nous retrouverons… un jour. »

Nous restâmes en silence quelques instants, puis je me précipitai sur lui pour le serrer contre moi.. J’entrepris de le caresser, les yeux mi-clos, cherchant dans le contact familier de sa nuque duveteuse, de ses cheveux soyeux, et à travers son vêtement, de cette peau lisse et glabre que je connaissais par cœur, un réconfort qui ne me venait pas. Le cœur serré, je finis par le relâcher, et le regardai comme si c’était la première fois.

Il était l’expression même de la beauté Elfe : de ses membres fins et déliés au lobe parfait de ses oreilles pointues, de ses yeux en amande effilés à sa bouche large et fine, de son nez droit et fin à son menton délicat, sa grâce m’enivrait, et des torrents mêlés de désir, de tendresse, caracolaient en moi. J’espérais, au fond, sans jamais en avoir parlé, qu’il serait mâle, que je serais femelle, et que j’aurais pour tâche de le préserver, de lui éviter toute contrariété, et de prendre sur moi tous ses soucis. Je voulais le garder tel que je le voyais en ce moment : pur, parfait, éternel. Il était l’innocence même et la beauté, je serais notre force. Il me reprochait parfois de vouloir trop le protéger, peut-être était-ce la projection de mon désir de lui éviter toute peine. Mais j’avais échoué, je le voyais, car un pli d’inquiétude barrait son front. Un don ancien, honteux, caché, le privait de la béate insouciance à laquelle je le destinais. Je ne doutai pas un millième de fraction de Temps qu’il me dise la vérité – Il était Prophète, et le présage en lui s’était formé, que nous serions séparés pour un temps. Sans réfléchir, d’instinct, je dis :

« Je te le jure sur ma vie, si nous devons être séparés, un jour, un an, mille ans, je reviendrai. Si je dois traverser les univers pour te retrouver, je le ferai. Et alors nous nous unirons, et je porterai tes enfants.

- Ou moi les tiens, dit-il.

- Ou toi les miens. »

Il passa entre nous un souffle de bonheur intense, et nous restâmes, me sembla-t-il, une éternité à nous perdre dans le regard l’un de l’autre, unis comme jamais peut-être, chacun possédant désormais le secret de l’autre, un secret qui nous aurait sûrement valu de lourdes réprimandes si le clan l’avait appris – peut-être même nous aurait-on tous deux bannis si l’on nous avait sus pourvus des anciens dons.

Il y eut un moment, entre l’éternité et rien, où je crus bien que nos esprits s’étaient unis en un, et mon amour pour lui faisait un avec son amour pour moi.

Et puis, sans cesser de sourire, sans cesser de me regarder, il porta sa main droite à son flanc gauche, et une fleur écarlate naquit entre ses doigts tremblants. Il tituba, et je ne fis pas un geste pour le rattraper, tellement ce que je voyais ne pouvait pas être réel. Il s’écroula avec une lenteur terrifiante, le dos au sol, l’empennage d’une courte flèche dépassant de sa tunique, les yeux grand ouverts et la tête redressée pour ne pas cesser de me regarder. Il souriait d’un air confiant, comme pour me donner du courage, tandis que son vêtement buvait son sang, et le hurlement de bête fauve qui prenait son élan en moi mourut quand l’univers, derrière mes yeux, explosa en étoiles multicolores, tandis qu’un choc atroce me déchirait la nuque.

J’eus encore quelques bribes de conscience, celle de pas qui se rapprochent, une odeur inconnue masquée jusque-là par le parfum des fleurs, des mains calleuses qui m’empoignent. Et une voix rocailleuse, pas douce et harmonieuse comme celle d’un Elfe, mais heurtée et hachée comme le disent les légendes – et je sus que c’étaient des Hommes : « on prend celle-là, l’autre va claquer. » On m’emporta comme un paquet de viande en laissant dans la douce prairie mon âme, mon cœur, mon compagnon, allongé sur le dos, le regard innocent, offert comme une biche, un doux sourire aux lèvres comme pour me donner sa force, la force de tenir une promesse : je reviendrai.

 

Loin, là-haut, dans le ciel, un aigle émit un cri tel que l’on n’en connaissait pas, comme du désespoir. La plainte aiguë bondit sur les collines, et se répercuta de loin en loin. Le cri se répéta, troublant la paix ouatée de la vallée, au point que des adultes qui coupaient du bois, non loin de là, regardèrent vers le ciel. Ils virent le rapace crier de plus en plus, et descendre lentement au sol dans une spirale serrée. D’instinct, ils empoignèrent leurs haches et leurs couteaux, et se mirent à courir vers la rivière. Ils virent de loin et ils comprirent – Xan, le doux compagnon de Kev, son frère, son âme, étendu sur le sol, immobile, dans une drôle de posture. Et au loin, de l’autre côté de la rivière, à l’orée de la grande forêt interdite, des Hommes qui fuyaient, emportés par des chevaux, l’un d’eux tenant un corps ballotté en travers de sa monture. Ce ne pouvait être que des Hommes, eux seuls montaient des bêtes. Et cette scène, qui ne s’était pas vue depuis de très nombreuses années, au point qu’on espérait ne plus jamais la voir, leur était par trop familière : c’était un enlèvement. La femelle saisit la trompe de chasse à son côté, et en continuant de courir, souffla les coups d’alarme qui finirent de mettre en émoi toute la vallée. Elle se tourna vers son compagnon et lui intima l’ordre de retourner à la maison s’occuper de leur autre enfant et de s’enfermer avec lui. Il y avait peu de risques que deux enlèvements aient lieu le même jour, mais son mâle ne se fit pas prier et fit demi-tour à toute allure. Déjà, d’autres femelles accouraient, portant des arcs, des haches et des épées, des quatre coins de la vallée. Mais il était déjà trop tard, la femelle le savait, pour sauver Kev : les Elfes avaient perdu depuis longtemps l’entraînement de guerriers qui était le leur jadis, et nul ne pouvait plus courir aussi vite qu’un cheval bien entraîné.

Elle se pencha vers son enfant qui gisait sur le sol, s’efforçant de garder son calme, et, écartant doucement sa main qui se fermait toujours sur sa blessure, déchira délicatement le tissu de sa tunique. Il avait les yeux grand ouverts, et de petites bulles rouges se formaient au rythme saccadé de sa respiration à l’endroit où la flèche s’était fichée. Il sourit faiblement et dit d’une voix sifflante, affreuse, coupée de gargouillis :

« Mère, huuu,  je vivrai, huuu, il reviendra, j’ai Vu Demain. » Et puis, il-elle s’évanouit.

Telléar, Reine des Elfes de la vallée d’Elvestaat, releva la tête, et poussa un cri mêlé de rage et de désespoir. Même les guerriers Hommes qui étaient déjà loin dans la forêt l’entendirent, et leurs chevaux aussi, et ils faillirent jeter à bas leurs cavaliers. Il fallut toute la science de l’équitation de guerre des ravisseurs pour rester en selle, et ils pressèrent l’allure. Même s’ils pensaient ne pas pouvoir être rejoints, même s’ils croyaient les grands mous, comme ils les appelaient, devenus trop veules pour guerroyer, ils furent glacés d’effroi tant ce cri était animal, inhumain, chargé de haine et de douleur.
Par Kevelian - Publié dans : L'Elfe qui devint Homme - Communauté : Le Monde de l'imaginaire
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