R o m a n s e t n o u v e l l e s d e F a n t a
sy
Je sortis peu à peu des brumes, le corps endolori, glacé. Je tentai de bouger, mais mes mains et mes pieds étaient liés, et j’étais adossé à un arbre, la tête sous un sac de toile rêche. J’avais un mal de crâne terrible, lancinant, qui me fit gémir.
« Elle se réveille, dit une voix rauque, enlève-lui ça qu’on la voie un peu mieux. »
Avec un grognement, son compagnon s’exécuta et la luminosité brutale me fit cligner des paupières.
« Elle réagit à la lumière, dit celui qui parlait avec autorité, le coup sur la tête ne va peut-être pas la tuer.
- Je savais bien… » commença celui qui m’avait retiré le sac, mais son chef lui donna une grande claque derrière la tête qui l’empêcha de terminer sa phrase.
« Tu ne savais rien ! hurla le chef. Tu aurais pu la tuer, Gaal ! Et tu n’as même pas achevé l’autre avant de partir ! Imagine qu’on nous poursuive !
- Ralf, fit une troisième voix derrière moi, si vous criez comme ça on va se faire repérer. On a quitté le territoire des Elfes depuis au moins deux jours, mais il y a d’autres dangers.
- On n’aurait jamais dû… » reprit le dénommé Gaal, mais il se prit une nouvelle claque qui le fit taire. Il était face à moi, debout les poings serrés, et la haine que je vis dans ses yeux me glaça le sang.
« Bon, dit le chef, donne-lui un peu d’alcool à boire.
- De l’alcool ? demanda Gaal.
- De l’alcool. Ces animaux ont des pouvoirs étranges, et l’alcool les annihile. C’est un vieux truc que m’a donné un ancien chasseur d’Elfes. »
Gaal s’exécuta en grommelant, tirant des fontes de son cheval une petite outre qu’il pressa sur mes lèvres. Trop choqué pour réagir, je sentis un liquide brûlant descendre le long de ma gorge et comme exploser dans mon ventre. Cette eau-là n’était pas comme celle de la rivière, elle me poussa instantanément hors de mon corps, et je me retrouvai dans dix animaux à la fois, y compris les chevaux, qui piaffèrent et mussèrent, et je passais de l’un à l’autre sans pouvoir m’arrêter, comme sur un manège de la fête de printemps. Enfin la ronde s’arrêta et je réintégrai mon corps, un peu étourdi mais conscient que, loin d’estourbir ma Vision, l’étrange eau la démultipliait et m’en faisait perdre le contrôle.
« Que me voulez-vous ? » pleurnichai-je, sous le coup de la peur, de la douleur et de la peine d’être séparé de mon Promis.
« On va te… » commença Gaal, mais il se reprit une taloche et cette fois-ci, se posta avec vigueur devant son chef, l’air revêche. Ce dernier, grand gaillard tous en os couturé de cicatrices au visage, le toisa du regard le plus noir que j’aie jamais vu.
« Quoi ? couina simplement Gaal.
- C’est moi qui parle. Toi, tu en dis trop. »
Et Ralf se pencha vers moi, m’observant de son regard glacé. Il fixa mon visage, mon torse, mes genoux relevés, comme on regarde une bête, et en regardant vers le bas, il sursauta, sortit à la vitesse de l’éclair un grand couteau, trancha le lien de mes pieds et m’écarta les cuisses sans ménagement, soulevant ma tunique pour voir mon entrejambe. Puis il se releva en criant un grand « meeerde ! » qui résonna dans tout le bois alentour. Ses compagnons s’étaient rapprochés d’un bond et me reluquaient d’un air ahuri.
« Ben merde, dit Gaal, elle a pas de… Ben merde !
- Tu as pris un enfant ! cria le chef dans son dos.
- Mais je pouvais pas savoir, bredouilla l’autre, j’ai pas fait gaffe, on était en train de nager, déjà c’est pas facile, de tirer en nageant, le nez au ras des herbes, et pis après j’ai pas pu réfléchir, boum, les cordes, le sac, on retraverse avec l’autre tout ça qui pèse comme un cochon mort, en travers de la bête et hue ! On n’a pas eu plus de deux minutes pour faire tout ça ! Et ils se ressemblent tous pour moi, adultes, enfants, ils ont tous la même tête !
- Tu sais à qui on le vend ? dit le troisième Homme. A Trax ! Trax qui tient un ? Un ?
- Un bordel, bredouilla Gaal en baissant les yeux.
- Et tu veux qu’ils fassent quoi dans un bordel d’un être asexué ? »
Gaal sortit à son tour un couteau de guerre et me le posa sur la gorge, puis s’écria :
« Y’a qu’à le saigner !
- Et déclencher la guerre ? reprit le chef. Tu as beau être un abruti, tu sais très bien que les jeunes sont sacrés chez les Elfes. Si nous sommes la cause d’un nouvel affrontement, autant nous jeter nous-mêmes sur nos épées ! Non, on va jusqu’au bout, on le ramène au bordel. On se fait payer tout de suite, et on disparaît. Trax ne doit pas savoir que c’est un môme avant qu’on ait quitté les Contrées Libres.
- Je suis pas d’accord, reprit Gaal en se redressant. Trahir un marché dans les Contrées, c’est signer son arrêt de mort. Je préfère dire la vérité à Trax. »
Il y eut un long silence, puis la voix du chef, glacée :
« Tu es décidément un abruti. »
J’entendis un bruit sec, vis comme un éclair argenté, et la tête du dénommé Gaal lui roula des épaules et tomba à mes côtés, éclaboussée de sang, une expression d’horreur en forme de cri muet sur le faciès, les yeux clignant encore, puis je reçus lourdement le reste de son corps sur moi tandis qu’un flot de sang chaud me giclait au visage. Je fermai les yeux, hurlai, et m’évanouis.
Je me réveillai à cheval, solidement ficelé sur la selle, les mains attachées au pommeau, le haut du corps ballotté comme un fétu de paille. J’eus un haut-le-cœur mais parvins à me redresser : je n’étais jamais monté, et j’avais peur à la fois de la bête, et de tomber. J’avais mal au dos. Les cahots me faisaient tressauter, et ma nuque douloureuse n’arrangeait rien. Une odeur pestilentielle m’accompagnait, âcre, écoeurante, et je compris que ma blessure s’infectait, car des vagues de douleur irradiaient tout mon corps à partir de la nuque. J’avais hérité du cheval du soldat décapité. Le dénommé Ralf chevauchait devant moi, il se retourna pour me lancer un coup d’œil acéré et me dit :
« Te voilà réveillé, toi. »
Et il se remit dans le sens de la marche et reprit d’une voix forte :
« Ne te fais aucune illusion, gamin. Tu ne reverras pas ton pays. Je n’aime pas l’idée que tu sois si jeune, mais je n’ai pas pris tous ces risques ni sacrifié un Homme pour te relâcher dans la forêt comme un lapin. La trêve entre nos deux peuples est respectée par tous, ou presque, et je risque la corde si je suis pris. On ne peut attraper que ceux des tiens qui s’aventurent entre les territoires, ou qui sont bannis par leur clan. Je dirai que c’est ton cas. Si tu mouftes, c’est ta parole contre la mienne, mais que vaut la parole d’un esclave ? » et il eut un grand rire sinistre qui me glaça le sang.
Je réfléchissais à toute vitesse, mais la plupart des mots avaient un sens que je n’étais pas complètement sûr de comprendre. On dit que la langue des Hommes est incluse dans celle des Elfes, qu’elle en est la racine, primitive et sans la subtilité qu’a atteint notre langage au fil des âges. Jusque-là, l’univers s’arrêtait à ma vallée, et à mon union avec Xan, ou encore les cours chez le vieux Galien, le rythme des saisons et les travaux des champs, des bois et des bêtes. L’irruption d’une telle violence dans mon univers m’anéantissait, me laissait incrédule. Chacune des phrases entendues depuis mon réveil aurait pu me fournir des heures de réflexion, par ce qu’elle révélait sur la brutalité humaine. Comme un fermier qui tente d’interpréter les cris d’un animal, je percevais le sens du langage des Hommes, mais de nombreuses notions me restaient inconnues ou inimaginables.
J’avais entendu dire que, comme les animaux, les humains naissaient mâles ou femelles, et ne connaissaient pas la période que nous appelions la Promesse. Cela me les faisait paraître étranges, vils, inférieurs, et je me rendais compte qu’ils en avaient autant à mon service. Comment ne pouvaient-ils pas se rendre compte du respect qu’ils nous devaient, à nous, êtres si supérieurs ? On disait que chez eux, on se battait pour le plaisir, on faisait la guerre pour le pouvoir, on s’accouplait avec des personnes différentes, ou qui ne le voulaient pas, sans amour, et toutes sortes d’horreurs. Je pensais jusque-là que c’étaient des racontars de vieux Elfes pour faire peur aux petits, mais une peur sourde naissait en moi que cela ne fût vrai. Je pensai, avec un frison d’appréhension, que je ne tarderais pas à le vérifier.
Je tentai d’utiliser la Vision pour sortir un peu de mon inconfort et profiter du corps d’un animal. Mais, malgré mes efforts, je ne parvins pas à m’extraire de ma propre enveloppe. Peut-être ma blessure à la tête anéantissait-elle mes pouvoirs... Je me sentais un peu vague et hagard, et je me dis que je devais avant tout penser à survivre.
J’entrepris de rentrer en moi, comme je l’aurais fait d’un animal, et de me réfugier dans mon esprit, laissant le plus loin possible mes sensations physiques. Je fus surpris de trouver dans un recoin de mon âme le sourire de Xan, son dernier sourire, et la douce certitude que nous nous reverrions. Je compris qu’il avait fait plus que de me regarder dans les derniers moments ; il me sembla que le dernier instant de bonheur partagé, lorsque nous étions face à face, Xan l’avait employé à implanter en moi la paix, la certitude profonde et indicible que je reviendrais, malgré tout ce que je pourrais traverser. Je compris aussi qu’il-elle avait vu arriver le danger dans mon dos, mais la prescience qu’il avait des événements l’avait gardé de paniquer, ou même de me prévenir et de tenter en vain d’empêcher l’inéluctable ; au contraire, il avait employé les derniers instants disponibles à insuffler en moi une confiance que j’aurais été incapable de ressentir sans lui.
Je me mis à pleurer. Il me manquait déjà. Je ne connaissais que lui, je n’aimais qu’elle, il-elle était ma vie, mon moi, mon ciel, et j’avais déjà de sa voix, de son corps, et de ses pensées, une soif telle qu’elle aurait pu me tuer. S’il n’y avait eu en moi, bien caché, son sourire, son regard doux aimant, de tendresse, d’au revoir, fort pour deux, comme pour dire : « à bientôt ». Et je sentis la main glacée d’un long exil serrer mon cœur. Puis je me sentis partir de nouveau dans l’inconscience.