R o m a n s e t n o u v e l l e s d e F a n t a
sy
Je me réveillai sans plus savoir qui, et encore moins où, j’étais. J’aperçus un visage ridé, celui d’une vieille femme humaine, tandis que je sentais ses mains râpeuses et sèches comme des brindilles me tâter de partout. Elle parlait et je mis du temps à comprendre ses paroles :
« Évidemment, débrouille-toi ma vieille, retape donc celui-là qu’est cassé, refais-le neuf et beau, pour qu’on l’envoie après avec des saoulards se faire abîmer, et quand y sera tout bousillé, on te le renverra avec des cicatrices, des bleus, ou y’en aura un qu’y aura cassé l’bras ou fait pire, et pis t’auras qu’à le recoudre, et pis le refaire beau, et pisse de vache qu’est-ce qu’y z’ont eu comme idée de ramener ce môme, l’est même pas sexué, ça porte le mauvais œil de faire du mal à un enfant, ma mère disait…
- Ta mère était une pute, rugit une voix d’Homme derrière la femme, et je veux juste que tu me dises comment il va… elle va…et pis merde !
- Il-elle va mal, si c’est ça que tu veux dire, reprit la vieille sans cesser de me tripoter, et si tu veux le servir à tes clients, tu te fourres le doigt dans l’œil ! M’a l’air tellement fragile qu’au troisième service y va rester entre les mains d’une brute, et toi t’auras qu’à changer de ville, rapport que voir mourir son partenaire pendant l’acte ça porte malheur, et que le cochon à qui ça arrivera aura plus qu’à te tuer pour racheter son âme à Eda , déesse des enfers !
- Parle jamais de la déesse des morts dans un lieu de plaisir, je te l’ai déjà dit. Bon. Je te fais confiance, par El ! Je me suis fait avoir. Je ferai payer ces mercenaires très cher. Personne ne roule Trax dans la farine. Personne.
- Garde-le pour le service de la maison, reprit la vieille.
- On a assez de servantes pour nettoyer les lits et vider les pots de chambre dans cette baraque. Je vais le faire vendre comme esclave sur la place, et j’espère en tirer plus que ce que je l’ai payé, et ce sera déjà un miracle.
- Voilà qui est sage, mon fils, reprit la vieille qui abandonna enfin son examen et me tourna le dos. De toute façon, un enfant ça porte malheur dans une maison de passe.
- Arrête avec ça ! Tu ne parles que de déesses et de malédictions ! Moi je ne crois que ce que je vois, et je vois que je me suis fait baiser !
- C’est le comble pour un maquereau.
- Ta gueule ! »
J’entendis l’Homme quitter la pièce et claquer la porte derrière lui. La vieille glissa à nouveau vers mon lit, et se pencha sur moi. Elle avait le visage grave, et c’est presque avec tendresse qu’elle me passa la main dans les cheveux. Elle me dit :
« Mon pauvre petit agneau. Là d’où tu viens, ça existe pas des endroits comme ici et des gens comme nous. Je suis allée en Elvestaat, il y a… longtemps. »
Elle soupira, les yeux perdus dans le vague de ses souvenirs.
« Tu sais, reprit-elle, t’aurais pu servir ici. Tu serais pas mort comme j’ai dit à ce gros abruti que mère Fertilité m’a donné pour progéniture. Mais je supporte pas qu’on touche à un enfant. Alors, un enfant d’Elfe ! Pauvre, pauvre chéri, comme j’aurais voulu faire plus pour toi. Déjà, t’éviter le tapin… ça me rachète pas mais ça me console. »
Je n’avais toujours pas parlé. J’ouvris la bouche pour demander d’une voix rauque :
« Comment s’appelait-il ?
- Qui ça ? demanda-t-elle.
- L’Elfe. L’Elfe que vous aimiez, que vous avez suivi en Elvestaat.
- Denerin. »
Comme les humains étaient étranges ! Ils n’avaient pratiquement aucune défense psychique, et je venais de voir sans l’avoir recherché que je lisais en eux, pas aussi bien cependant que dans les animaux. Je ne pouvais pénétrer son esprit, mais je percevais la surface de son âme, comme un parfum qui s’échappe d’une marmite : j’avais senti de la mélancolie chez cette vieille, liée à un amour perdu. Deux sentiments très forts, qui encombraient toute sa pensée en ce moment. Elle me regarda avec un air surpris, puis je vis son esprit tenter sans succès de se refermer, et elle me dit :
« Je suis bête, bien sûr, tu lis en moi. Denerin le pouvait aussi. Ah, je ne sais pas ce que tu vas devenir, mais ce sera toujours mieux qu’ici. Je sais ce que c’est que d’être loin de sa race, regardé comme une bête sauvage. Tu vas souffrir, enfant, mais au moins tu éviteras le pire. Si tu as du pouvoir un jour, souviens-toi de la vieille Algir !
- Promis, lui dis-je. Et… comment je vais ?
- Si t’étais humain, tu serais d’jà mort. T’as été sévèrement sonné, et y t’ont pas soigné dans de bonnes conditions. ça fait quinze jours que t’étais dans l’comas, et j’ai tiré de ta plaie assez de pus pour remplir une barrique. T’as de la chance que je connaisse les herbes, et les sortilèges.
- Quinze jours !
- Ouais, petit Elfe. Quinze jours. Bon, tâche de te reposer encore un peu. Après, on va te faire beau pour que Trax aille te vendre.
- Me vendre ? Fis-je, soudain angoissé. Mais on vend les objets, pas les gens !
- Pauvre créature, t’es pas au bout de tes peines ! Tu as tout à apprendre ici. C’est pas ton Elvestaat… Ici, c’est moche… tandis que Elvestaat… Qu’est-ce que je donnerais pas pour le revoir ! »
Pris d’une soudaine inspiration, je lui saisis la main et fermai les yeux. Elle eut un petit cri quand je touchai son esprit du mien, et tenta un peu de résister, mais je parvins quand même à lui transmettre quelques images. Je pensai en elle la vallée, les bois, les soirs au coin du feu, Xan serré contre moi, à écouter Galien chanter toutes nos légendes. Je lui transmis l’image de père et mère, de leur amour pour moi, et la communauté des Elfes vivant en harmonie. Je lui dis le chant des oiseaux, et la rivière, les bains aux sources chaudes, les fêtes du printemps ; quand je lâchai sa main et rouvris les yeux, elle était en larmes, extatique, les yeux ouverts sur l’infinie beauté que je venais de raviver en elle.
Elle resta ainsi de longues minutes, puis, abaissant les yeux sur moi, elle me dit d’une voix émue :
« Merci. Tu m’as donné plus que je n’espérais. Je peux mourir, maintenant. »
Et elle quitta la pièce, presque sans toucher le sol.
J’étais en nage, épuisé par cet exercice, vidé de mon énergie. Je sombrai peu à peu dans le sommeil, encore, non sans me demander si je recouvrerais un jour la pleine santé, et la joie des réveils immédiats et clairs comme j’en avais toujours connus depuis que j’étais né. Avec, depuis que nous étions appairés, Xan à mes côtés, dans la maison de sa mère, ou celle de la mienne. Le premier levé réveillait l’autre par ses baisers, et les premiers mots du matin étaient : « Qu’El te bénisse de vivre et d’exister, éveille-toi mon cœur, que je puisse t’aimer de tout mon être. »
Une douleur sans borne crucifia mon sommeil, au fond de laquelle luisait, seule espérance, le dernier sourire de Xan, ma bien-aimée, mon frère, ma vie.
Cette nuit-là, bizarrement, je me réveillai un instant pour réaliser : « je serai lui ! » puis me rendormis, un peu apaisé. Qu’El soit obéi. Je serais lui. Bientôt.