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L'Elfe qui devint Homme est un roman de Fantasy, déposé à la Société des Gens de Lettre sous le n° 2007.08.0008. Texte original, inédit, propriété entière et exclusive de son auteur.

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Le marché aux esclaves de Belklan était un endroit sinistre au possible. Nous étions des dizaines, alignés le long des murs, à l’extérieur du rempart de la cité. Des anneaux fichés dans les pierres de la muraille permettaient de nous accrocher comme du bétail, par grappes de dix, et les chalands se promenaient comme à une foire aux bestiaux. La plupart d’entre nous étions nus, Hommes, femmes, enfants, de tous les horizons, mais j’étais le seul Elfe, et on m’avait laissé en guise de vêtement un pagne blanc.

Je voyais bien que je faisais sensation dans cette mare humaine frappée par la fatalité, ramassis de pauvre hères vendus par un créancier, capturés dans une bataille, enfants abandonnés, ou serviteurs ayant lassés leurs maîtres. Tout n’était que tristesse et puanteur, mais les acheteurs potentiels, et les curieux, semblaient se réjouir de ce spectacle. Moi, j’avais l’impression de rêver tout éveillé, car rien de ce que j’avais connu en Elvestaat ne m’avait préparé à cette barbarie. Nous autres Elfes avions un tel respect de la vie de l’autre, que nous ne pouvions même pas imaginer que l’on vende son prochain. Même la notion d’employé nous était inconnue, car tout était basé sur le mode de l’échange. Il n’y avait chez nous ni caste ni noblesse, tout juste des chefs de clans désignés par le vote et dont la charge était remise en cause tous les cent ans. Même la reine, mère de Xan, héritait de son trône par le vote, et restait en place jusqu’à sa mort ; c’était la seule entorse à l’égalitarisme qui régnait parmi nous.

Je voyais à présent la race humaine telle qu’en elle-même. Mis à part les esclaves, il y avait dans les passants de telles différences que je ne pouvais rien en ignorer. Certains semblaient repus, aisés, étaient portés dans de beaux palanquins par des esclaves, se pavanaient dans des soies rutilantes, et portaient des bijoux. D’autres étaient bien trop maigres, affamés, le regard brûlant de faim, tenus à l’écart par des soldats ou les serviteurs des riches. D’autres encore, le plus grand nombre, semblaient entre les deux, partagés entre la haine des riches et l’envie de devenir l’un d’eux. Je sentais en esprit plus que je ne l’entendais l’hypocrisie qui sous-tendait bien des conversations, la veulerie des marchands d’esclaves, l’orgueil des riches, et la bêtise des autres. Cela faisait comme une forte odeur spirituelle, que j’étais apparemment le seul à percevoir, mais pour moi c’était une puanteur.

On me regarda souvent par pure curiosité, mais pendant la moitié de la journée, personne ne sembla réellement désireux de m’acheter. Les plus solides et les plus jeunes d’entre nous partaient en premier. La plupart de ceux qui achetaient étaient des intermédiaires, mandataires ou intendants de grandes maisons. Ils traînaient près de nous en nous scrutant de haut en bas, la bourse de cuir bien visible accrochée à la ceinture, et quelquefois un petit fer à marquer retenu par une chaîne au poignet. Je ne savais pas ce que c’était, jusqu’à ce qu’un Homme accroché au même anneau que moi soit acheté. L’acquéreur décrocha son fer, le tendit au vendeur, qui le plongea aussitôt dans un petit brasero. Ils comptèrent les pièces d’argent, marchandèrent pour la forme, et au bout d’un moment l’esclavagiste s’approcha de la personne qu’il venait de céder. Il saisit d’une main solide le bras de l’Homme, puis lui appliqua sur l’épaule le fer chaud de son nouveau maître. L’Homme ne se débattit même pas, et pourtant on sentait la chair brûlée, et il se mit à suer à grosses gouttes et à trembler un peu sur ses jambes. Tout au plus émit-il un petit gémissement. J’avais la bouche ouverte et un air horrifié, si bien que lorsque nous fûmes de nouveau entre esclaves, l’un de mes voisins de chaînes me prit à part :

« N’ais pas l’air surpris, l’Elfe, les maîtres n’aiment pas ça. Et si on te marque, ne te plains pas. Les esclaves sont plus bas que le bétail, on nous demande seulement de faire notre travail, mais pas d’avoir des sentiments. »

Je regardai le vieil Homme en approuvant de la tête, trop ému pour parler. Puis j’entendis un grand claquement, et son visage se retrouva zébré de sang. Il recula un peu et porta la main à sa joue, en titubant. Je me retournai pour voir notre marchand remballer son fouet.

« Silence, les marchandises, éructa-t-il. Surtout toi, l’Elfe. Déjà que je vais avoir du mal à te vendre, ne m’oblige pas à t’abîmer en plus. »

C’est alors que nous entendîmes :

« Combien, pour l’Elfe ? »

Devant nous se tenait un grand Homme, tout habillé de noir, une grande épée à la ceinture, les traits anguleux, les yeux et les cheveux noirs. Il irradiait une rigueur martiale de sa personne, et le marchand ne s’y trompa pas, qui s’adressa à lui avec respect :

« Cent crédits, seigneur commandant, mais je dois vous prévenir qu’il n’a pas encore mué.

- ça m’est égal, du moment qu’il est en bonne santé. Toi, dit-il en s’adressant à moi, comprends-tu notre langue ?

- Oui, maître, dis-je avec prudence.

- Qu’as-tu fait pour être banni d’Elvestaat?

- J’ai été enlevé, maître. »

L’acheteur potentiel saisit alors le vendeur par le devant de sa tunique et le souleva du sol. Le petit Homme à moitié étranglé se mit à protester :

« Je l’ignorais, Seigneur, je le jure sur Elista, déesse des marchands ! L’Homme qui me l’a vendu n’en a rien dit ! Pitié !

- Misérable cloporte, cracha l’autre, tu aurais dû te renseigner ! C’est un coup à relancer la guerre des races ! Comme si la guerre avec le Royaume ne nous suffisait pas ! Si les Elfes se mettaient de la partie, toute la contrée serait balayée en un rien de temps !

- Pitié, pitié, je l’ignorais !

- Détache-le. »

Il relâcha le marchand, violet, qui retomba sur le sol et rampa presque jusqu’à moi d’un air effrayé. Il fit tomber deux fois ses clés tellement il tremblait mais finit par réussir à me détacher. L’altercation avait créé un attroupement. L’Homme en noir s’en aperçut et hurla :

« Continuez votre route, tous autant que vous êtes, service du Prince ! »

Les visages passèrent de la curiosité à la crainte, et la foule s’égaya comme des poules effrayées, en caquetant des commentaires peu amènes.

L’Homme en noir s’approcha de moi, me regarda dans les yeux, puis sous toutes les coutures, et dit pour lui-même :

« Cela ne va pas plaire du tout à mon seigneur. Enfin, je ne peux pas non plus te relâcher, les représailles seraient inévitables. Tant qu’il reste un doute sur ton sort, les tiens ne déclencheront peut-être pas la guerre. »

Puis il dit tranquillement à l’esclavagiste :

« Pour ta santé  et celle de ta famille, ne reparais jamais dans cette ville. »

L’autre ouvrit la bouche pour protester, mais la referma comme un poisson hors de l’eau. Il baissa les yeux vers ses pieds.

« Une dernière chose encore, reprit l’Homme en noir. Qui te l’a vendu ? Qui a osé enfreindre la loi et aller jusqu’en Elvestaat au risque de provoquer notre perte à tous ?»

Le marchand d’esclave leva des yeux implorants vers son interlocuteur, dont le visage ne trahissait que haine et mépris. Je saisis des effluves de sa pensée, il savait qu’il mourrait s’il donnait son fournisseur. Il calculait le temps qu’il lui faudrait pour quitter la région. Il avait peur de Trax, peur de l’Homme qui lui faisait face, mais encore plus peur du Prince, qu’il voyait comme un Homme sans visage aux pouvoirs terribles, capable d’atteindre tout Homme dans la contrée. Un pouvoir redoutable et sans pitié, auquel nul ne pouvait s’échapper qu’en passant dans le royaume voisin.

Sans le savoir, il me donnait ainsi de précieuses informations sur l’endroit où je me trouvais, et cela acheva de me décourager. Je lus dans son esprit une résolution qui me fit frissonner de la tête aux pieds : il savait qu’il était perdu. Il releva les yeux d’un air bravache et dit :

« Je ne le dirai pas. Je préfère mourir maintenant que de laisser entendre que j’ai manqué à ma parole.»

L’Homme en noir comprit la résolution du petit marchand d’esclaves et ne s’en émut pas. Il sortit simplement sa grande épée, d’un geste souple et calme, et lui enfonça jusqu’à la garde dans le cœur, sans heurt et sans effort ; on entendit des gargouillis et des craquements d’os ignobles. Le soldat n’aurait pas été plus calme s’il avait ouvert avec un couteau une huître ou un poulet. Il ressortit sa lame et l’essuya sur l’épaule de sa victime, qui n’avait pas bougé, bien que le sang jaillisse de sa bouche et de la plaie de sa poitrine ; enfin, le marchand partit en arrière et s’effondra. L’Homme en noir remit son épée au fourreau, puis se mit en route et me lança sans me regarder : « Suis-moi ».

Les jambes en coton, la bouche sèche, je suivis l’Homme en noir qui fendait la foule, laquelle s’ouvrait en deux pour le laisser passer. Derrière nous, des cris commençaient à s’élever autour du cadavre du marchand d’esclaves.

 

Nous parcourûmes pendant trente bonnes minutes les rues puantes et encombrées de la ville, qui derrière ses remparts était un ramassis de cahutes en torchis. Au fur et à mesure que nous avancions, les habitations devenaient plus élaborées, la population moins nombreuse et mieux habillée. Enfin nous arrivâmes devant un grand terre-plein dégagé, qui laissait le champ libre sur deux cent coudées avant d’accéder à une citadelle noire et trapue, gardée par des soldats en armes. Nul hormis la garde n’osait s’aventurer dans l’espace dégagé. Je sentis croître en moi une peur sourde, l’impression très désagréable d’entrer dans un repaire de fauves. Tous mes sens en éveil, je ne parvenais pas à m’isoler vraiment des pensées qui m’assaillaient, provenant des soldats, des serviteurs, bref, de toute la population du lieu. Il y avait là une force qui démultipliait mes perceptions.

Je vis soudain dans un songe éveillé comme je n’en avais jamais eu, dans une sombre cave, comme une vasque de pierre dans laquelle bouillonnait un liquide rouge sang. Dans la vasque se trouvait une âme, noire, maléfique, atroce, et elle m’appelait. Une voix grave et terrifiante m’interpellait : « Que viens-tu faire ici, enfant dieu ? Retourne d’où tu viens ou meurs ! » Puis je ressentis une immense douleur, comme si l’on me broyait la tête dans un étau. Je repoussai le monstre qui m’assaillait, et je dus parvenir à le chasser, car, après une longue plainte, il me sembla qu’il disparut.

Et puis, le silence, tout devint blanc. Une lumière au loin qui m’appelait. J’eus envie, comme jamais, de la rejoindre. Et je vis le sourire de Xan, et ma promesse. Alors, je revins dans mon corps.

Par Kevelian - Publié dans : L'Elfe qui devint Homme - Communauté : Le Monde de l'imaginaire
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