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L'Elfe qui devint Homme est un roman de Fantasy, déposé à la Société des Gens de Lettre sous le n° 2007.08.0008. Texte original, inédit, propriété entière et exclusive de son auteur.

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Je me souviens des jours suivants comme d’un mauvais rêve, gluant, terrible, et douloureux. Tout mon corps se transformait, j’avais une fièvre démentielle, je ne parvenais plus à émerger. Chacun de mes organes semblait tantôt compressé, tantôt déchiré, et je ne maîtrisais plus mes fluides. Une odeur écœurante, mélange d’excréments, de sueur, d’urine, de bile, et d’autres fragrances encore moins subtiles, se ruait dans mes narines à chaque inspiration, et se plantait dans mon cerveau. L’entrejambe me cuisait, se transformait. J’étais aveugle et nu, mes muscles se tendaient, ma peau se desquamait, elle partait en lambeaux, celle qui la remplaçait me faisait mal. Je pleurais, je criais, je vomissais, mes doigts tentaient de déchirer la nuit qui m’entourait. Personne ne pouvait rien pour moi, je le savais, car même en Elvestaat, on passe sa mue tout seul, au fond des bois. L’endroit où ça se passe reste généralement stérile pendant plusieurs années, tant les fluides corporels dégagés sont nocifs, peut-être une forme de protection pendant ce temps où l’on est plus fragile qu’à la naissance. Le seul souci des parents est d’éloigner de leur jardin et de leurs animaux, le plus vite possible, celui de leurs enfants qui mue. Il ou elle revient une ou deux semaines après, c’est alors un adulte. Elle ou il choisit dans son ancien foyer de quoi en bâtir un nouveau, et on ne peut rien lui refuser. Il ou elle attend sa promise, ou son promis, même si généralement la mue de l’un coïncide avec celle de l’autre. C’est alors une nouvelle famille, qui ne doit plus rien à personne, qui a les mêmes droits à l’assemblée du clan que les autres adultes, et la femelle peut dès la première semaine après sa mue être élue chef de clan, si le calendrier des votations le décide ainsi. Telle est la loi, quand on vit une éternité, ou presque, on ne traîne pas indéfiniment dépendance filiale et autres liens.

Un poète humain chantait : « la vraie chance des Elfes, c’est qu’ils n’ont que des sœurs, pas de belle-mère ». Après avoir vécu parmi les Hommes, je dirais pour ma part que notre vraie chance, c’est de ne pas connaître l’adolescence. J’allais le découvrir bientôt.

 

« C’est fini. »

La voix me parvenait, lointaine, et je mis du temps à comprendre ce qui se disait.

« Tu peux te réveiller, c’est terminé. »

J’étais bien pourtant, après ces journées de cauchemar. Je me reposais, étendu sur un lit douillet, un doux vent frais venait me caresser. J’entrouvris les paupières, et ne vis tout d’abord qu’un baldaquin tendu de voilages blancs. J’entendis des oiseaux, le bruit d’une fontaine, et sentis des odeurs de fruits. La faim qui me tenait finit de m’éveiller.

J’ouvris les yeux et vis, à travers les voilages, un adolescent Homme qui me regardait. Il vit que j’étais réveillé, et, poussant l’un des voiles de côté, vint s’asseoir près de moi. Il resta silencieux, me contemplant, j’en profitai aussi pour le dévisager. La peau mate, les yeux bleus et les cheveux noirs longs et en bataille, il avait les oreilles rondes comme tous les humains, mais quelque chose en lui m’était familier. Sa finesse, sa beauté, tranchaient avec les faciès grossiers que j’avais aperçus partout depuis ma capture.

« Te voilà donc, Elfe, dit-il à mi-voix.

- Je m’appelle Kev, répondis-je du même ton.

- Et moi, Elian. »

Il baissa les yeux :

« Tu devrais t’habiller maintenant. »

Je découvris alors pour la première fois de mon existence ce que c’est qu’être un mâle. Je restai un très long moment à contempler ce que je pouvais voir de ma transformation. Mon père aurait dû être là, me parler de ces choses, faire mon éducation. J’aurais dû partager ces instants avec Xan, choisir une clairière, et bâtir avec elle notre foyer provisoire. Nous aurions dû planter l’arbre sacré, qui, dans cent ans, accueillerait notre habitation définitive dans sa ramure. J’aurais dû préparer la fête, à laquelle serait venu tout notre clan, qui scellerait notre union et ferait de nous des membres de la communauté adulte à part entière. Au lieu de ça, je n’avais pour partager ce moment qu’un adolescent d’Homme qui ne connaissait rien de notre vie, et qui ouvrit la bouche d’un air abasourdi quand je me mis à pleurer en silence en contemplant mon corps.

Il se méprit sur ma douleur et demanda timidement :

« ça te fait encore mal ? »

Je levai les yeux vers lui et rassemblai mon courage et ma volonté pour dire :

« Je suis Kev, du clan de Valenord en Elvestaat, promis à Xan. J’ai été arraché à ma vallée, à ma famille, à mon amour, à mon destin. Je ne sais rien des Hommes, et ce que j’en ai vu jusqu’à présent n’est que violence, tromperie, laideur et pensées impures. Je ne sais pas où je suis, ni qui tu es, ni ce que vous voulez de moi. Je ne sais pas si je pourrai rentrer chez moi. Par contre, non, je n’ai pas mal. Je suis juste un peu fatigué.

- Et moi, dit-il du tac au tac, je suis Elian, fils d’Elsean, Prince des Contrées Libres. Je n’ai jamais connu ma mère, et mon père me traite plus durement qu’un esclave, pour que je règne un jour sur une population constituée de brigands, de putains, d’assassins, de mercenaires, ayant fui le Royaume et sa justice, et nous vivons dans une contrée hostile encadrée par des voisins qui nous détestent et veulent nous écraser. Je n’ai jamais connu que la guerre, je n’ai jamais eu d’ami, on me craint ou me déteste tour à tour, et même mon propre père me regarde parfois comme si j’étais un serpent lové dans son sein pour lui voler son trône. Tu es ici parce qu’il a décidé que je ne devais pas rester seul, et qu’il me fallait un esclave de compagnie, et je ne pense pas que l’on te laisse jamais rentrer chez toi. Je ne te veux aucun mal, mais je ne sais pas ce que veut dire aimer, ou être aimable. Un mot de moi et on te pend. »

Il laissa passer un instant et reprit d’une voix plus douce :

« Pourtant, je suis heureux que tu sois là, et j’espère sincèrement que de nos deux solitudes peut naître quelque chose qui nous aidera à vivre mieux. »

Je sondai son esprit, à la recherche de mensonge, mais n’y vis qu’une soif béante d’être écouté, aimé, qui faisait un écho à ma propre désespérance. Je possédais au moins le souvenir de Xan, et la sourde certitude de… la revoir un jour. Lui vivait dans la peur d’être assassiné, peut-être même par son propre père, et sa solitude hurlait tellement fort en lui qu’elle était presque physique.

Nous, les Elfes, sommes des êtres doux, et pragmatiques. Nous ne poursuivons pas de grands desseins qui nous dépassent, et plaçons tout sous le regard de El. Même si nous connaissons parfois la peur, et la douleur, nous ne cherchons pas, comme les Hommes, à changer ce qui ne peut l’être. Je fis en un instant le choix d’accepter ce que El permettait, et, m’asseyant sur le lit, me rapprochai de lui. Je lui dis :

« Dans ce cas, pour tout le temps que je serai ici, soyons amis. »

Et je l’embrassai sur la joue, en lui posant le bras sur les épaules, comme l’on fait chez nous. Il se dressa d’un bond, comme piqué par un insecte, s’emmêla dans les voilages, et mit quelques instants à s’en dépêtrer. Je sortis à mon tour pour voir ce qui n’allait pas, il était rouge de honte et s’écria :

« Ne recommence jamais ça !

- Pourquoi ? demandai-je. Tu ne veux pas de mon amitié ?

- Si mais chez nous on ne fait pas ça ! Entre garçons on ne s’embrasse pas ! On ne se tripote pas, on ne se fait pas de câlins ! On garde ses distances !

- Ah bon, fis-je dépité. Vous avez honte de vos sentiments alors ?

- Oui ! Non ! Peut-être !  C’est pas le problème ! Si on te voit faire ça, on va penser que nous… que je…

- Qu’on est… ensemble ? demandai-je avec stupéfaction, percevant les images qui lui venaient. Mais ça n’est pas possible, nous sommes deux mâles, et je suis un Elfe, et toi un Homme ! Est-ce que… est-ce que vous vous accouplez entre mâles ? »

Il passa du rouge brique au blanc très pâle et s’étouffa presque en disant :

« Putain de merde ne dis jamais ça. Au Royaume on tolère ces choses, chez les acteurs et les ménestrels, mais ici on pend sans procès ceux qui les font ! Tu n’es pas…tu n’es quand même pas… qu’est-ce que tu es ? »

Je saisis ses pensées tout autant que ses mots et répondis le plus calmement possible :

« Je suis désolé, je ne sais rien de vos coutumes. Chez nous on n’aime physiquement qu’une seule personne dans toute sa vie, et pour moi ce sera Xan. Même si je dois attendre cent ans pour la revoir, je ne me donnerai pas avant. Tu n’as rien à craindre de moi de ce côté-là. Quand deux personnes se touchent, s’embrassent, on ne voit pas à mal. Tu me dis des choses que je ne peux même pas imaginer. Je ne t’embrasserai plus, je ne te toucherai plus. Il faudra… que tu m’aides. Sinon je commettrai certainement d’autres erreurs. »

Et c’est ainsi que je devins l’esclave d’Elian, lui apportant pendant quelque temps plus de travail que d’aide, et remerciant le Ciel d’avoir un guide pour faire mes premiers pas parmi les Hommes. Même si nombre de mes erreurs me valaient des bordées de jurons.
Par Kevelian - Publié dans : L'Elfe qui devint Homme - Communauté : Le Monde de l'imaginaire
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