R o m a n s e t n o u v e l l e s d e F a n t a
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Elian ne mentait pas, nous étions en état de guerre. La forteresse bruissait d’activité. Dans les cours intérieures, on s’entraînait, à l’épée, à l’arc, à la hache. Des détachements partaient, à pied ou à cheval, le regard dur, les yeux fixés au loin, et la plupart des Hommes faisaient de petites prières avant de franchir le porche colossal. D’autres revenaient, en moins grand nombre, avec leur lot de blessés, d’absents, de cicatrices. Le peu de jours passés entre le départ d’un contingent et son retour, portant les stigmates de la guerre, me fit comprendre que nous devions être à seulement quelques heures du front.
Certains étaient couverts de sang de la tête aux pieds. Les plus jeunes dont c’était le baptême du feu avaient le plus souvent un air hagard. Seuls les plus âgés semblaient prendre cela avec philosophie, même si la plupart étaient épuisés. Des coursiers couraient dans tous les sens, des messagers à cheval entraient et sortaient, des guérisseurs accouraient à chaque retour de campagne. On faisait des sutures et des amputations à ciel ouvert dans la cour principale, dont le dallage était alors maculé de sang. Des esclaves lavaient régulièrement le sol à grande eau, emportaient les membres coupés dans des bassines en bois, les blessés sur des grabats, les morts sur des chariots.
Une odeur de sang régnait partout, couverte régulièrement par la fumée des bûchers funéraires. Chaque fois que la cour se transformait en hôpital de campagne, les hurlements des blessés faisaient point aux pleurs des mourants. Je dus plus d’une fois m’écarter pour vomir. Elian tenait à ce que je voie tout, car c’était sa réalité. Environ une fois par semaine, il aidait le chirurgien dans ses opérations, en tenant les bras d’un amputé, en lavant les morts, en faisant des points de suture simples à gros points. Je le suivais partout, nuit et jour, et je faisais de mon mieux pour ne pas lui être une gêne.
Souvent, j’avais les larmes aux yeux, mais il me réprimandait durement si je montrais mes sentiments. Mon allure lui apparaissait déjà comme ambiguë, car malgré mes vêtements d’esclave de grosse toile, je n’étais manifestement par en accord avec l’environnement. J’étais trop grand, trop fin, trop beau, aux yeux des Hommes, et il semblait craindre pour moi quelque chose que, même en tentant de sonder ses pensées, je ne comprenais pas. Il avait à plusieurs reprises repris avec violence des soldats qui me lançaient des allusions que je ne décryptais pas.
Petit à petit, en relisant le comportement et les paroles de mes ravisseurs, mon court séjour chez Trax, et les propos échangés par les soldats, je me faisais une idée des mœurs humaines. Ce que j’en comprenais m’écœurait au plus haut point. Ils semblaient dominés par le sexe hors union légitime, l’argent et la violence.
Je dormais sur une paillasse, dans la chambre d’Elian, qui était presque dépouillée de tout. Outre son lit, il y avait un buffet pour nos affaires, une table, deux chaises, un broc et une cuvette. Nous étions levés avant l’aube, et nous couchions très tard. Les journées où nous n’assistions pas les chirurgiens, nous les passions aux écuries, à soigner les chevaux, à monter, sur le champ d’exercice enclos dans la forteresse même, ou encore à nous entraîner au combat avec les Hommes. Nous mangions toujours seuls, dans sa cellule, des repas apportés par des esclaves.
La chère était maigre, les couvertures tout juste suffisantes pour nous protéger la nuit du froid mordant qui passait sous les portes. J’aurais supporté d’ordinaire tous ces mauvais traitements sans en souffrir, mais je guérissais lentement de mon coup à la tête, et la mue m’avait épuisé. Cela, je le pense aujourd’hui, endormit la méfiance des Hommes, qui colportaient des histoires à n’en plus finir sur la force des Elfes. J’étais en vérité dans les premiers jours à peine moins fort qu’Elian, et un peu moins rapide, alors que je me savais convalescent. Au sommet de ma forme, j’aurais je le savais embroché sans ciller le maître d’armes, pourtant orgueilleusement fier de sa force et de sa vitesse, sans qu’il eût le temps de comprendre ce qui lui arrivait. Au lieu de quoi, je devais supporter ses remontrances, ses hurlements, et parfois des coups de bâton quand il me trouvait trop lent.