Nous étions tranquillement en train de dîner, assis dans une clairière, au cœur de la forêt, quand il dit :
« Elian, tu les perçois ?
- Je crois, dis-je, c’est comme une ombre qu’on voit du coin de l’œil, mais que l’on ne parvient pas à fixer.
- Ah oui, dit Kev, ça fait un peu ça au début. Au fil du temps, tu y verras plus clair.
- Alors, demandai-je, qu’est-ce que c’est ?
- Des humains, dit Kev. Une dizaine, peut-être. Terrorisés. Ils avancent vers nous. Des gens simples.
- Devons-nous entrer en contact ? demandai-je.
- C’est toi le chef, dit Kev. C’est comme tu veux. »
Je réfléchis rapidement. Nous étions ici pour apprendre ce qui s’était passé. Les fuyards pourraient certainement nous renseigner. Et s’ils nous attaquaient ? Des ménestrels, n’ayant pas droit
aux armes, étaient une proie facile. Et en temps de guerre, on se s’embarrasserait peut-être pas des lois qui nous protégeaient. D’un autre côté, nos armes à nous étaient invisibles, Kev pouvait
d’un battement de cil arracher la vie à une armée.
« D’accord, dis-je, attendons-les. Chantons. »
J’avais pris goût au chant, à l’improvisation, je m’étais découvert un vrai talent. C’était comme de pouvoir laisser sortir l’univers intérieur que je portais. Les événements des dernières heures
me poussèrent à lancer une complainte de deuil.
« Sombre désolation, O enfer immobile,
Les cris des opprimés déchirent notre nuit.
Les rires, les maisons, les vergers et la ville
Ont été ravagés par la haine infinie.
Qui nous consolera d’avoir vu votre mort
Qui se rappellera vos visages effacés ?
El vous accueillera en l’éternelle aurore
Le jour où s’abattra la mort sur vos bouchers. »
Kev reprit mon poème, je fis des contre-chants, le tout nous arracha des larmes et rendit plus poignante encore notre complainte. Un à un, les hommes que nous avions perçus sortirent de l’abri du
sous-bois et s’approchèrent de nous, hagards, comme attirés par notre mélopée. C’était un ramassis de pauvres gens, en haillons, noirs de suie, affamés et tremblants. Nous cessâmes de chanter et
les regardâmes. Le plus vieux d’entre eux avança d’un pas et dit :
« Qui êtes-vous ?
- Des ménestrels, Monsieur, répondis-je d’un ton craintif. »
Il était important de jouer à fond nos personnages, de paraître très raffinés, sensibles, doux, pacifiques et un brin libertaires.
« Des ménestrels, dit l’homme. Ah. Bien. Merci.
- Merci de quoi ? demanda Kev d’une petite voix fluette qui me surprit.
- D’avoir chanté nos morts. Nous n’avons pas… pas pu organiser de cérémonie. Nous avions commencé à enterrer leurs cendres… et puis… ils sont revenus. Alors, nous avons fui.
- Qui ça ils ? demandai-je. Qui a pu commettre de tels crimes ? »
Un voile de terreur passa sur le visage de l’homme, et il déglutit puis lâcha :
« Ce sont des démons de l’enfer. Ils parlent une langue inconnue. Ils sont d’une force surhumaine. Ils brillent comme le métal. Ils sont arrivés en pleine nuit, ils étaient partout, ils ont
tout brûlé. Ils lançaient du feu de leurs mains, et tout explosait. Ils courent plus vite qu’un cheval au galop. Ils se déplacent aussi discrètement qu’une ombre. Nous ne savons pas qui ils
sont. »
Nous restâmes un moment en silence, méditant ces paroles, corroborant par les souvenirs que Kev extirpait discrètement de leur esprit ce discours effrayé et effrayant. Ils n’en savaient pas plus.
Manifestement, les envahisseurs avaient tout fait pour semer la terreur sur leur passage. Ce n’était pas une guerre, mais une élimination, comme on détruit une colonie de nuisibles.
« Et maintenant, dit Kev, qu’allez-vous faire ?
- Fuir, dit l’homme, fuir vers les montagnes, aller vers les terres éloignées, fuir. Certains d’entre nous ont tenté de rejoindre la résistance, mais contre de tels monstres, que peut-on
faire ? Fuir. Adieu. »
Et ils disparurent comme ils étaient venus, pauvres êtres épuisés et terrorisés. Un frisson glacé me parcourut l’échine.
« Que s’est-il passé ici ? pensai-je pour Kev. Qui sont ces hommes, que veulent-ils, pour ne respecter aucune règle de la guerre ?
- Les règles de la guerre, pensa Kev avec ironie, le code d’honneur des chevaliers, ne sont que des mots pour habiller la barbarie humaine. Quand un vainqueur passe au fil de l’épée les enfants de
son ennemi sous les yeux de leur père, est-ce pour autant plus acceptable ? Je n’ai pas lu beaucoup, à Nantalia, mais le Traité de l’histoire du duché m’a plus d’une fois donné la nausée. Tous
ces meurtres, tous ces morts pour un titre, un bout de terre !
- Je sais, pensai-je. J’ai été élevé dans l’adoration des héros du passé, mais je garde le souvenir de chaque soldat mort entre mes bras, dans la forteresse de mon père. Je sais. »
Nous décidâmes de repartir, de chercher à entrer en contact avec cette résistance dont l’homme avait parlé. D’après ses souvenirs, elle se trouvait dans le nord de la forêt, loin des grandes
routes. Nous devions marcher au jugé, car les ruines de Capdevorne portaient les stigmates de l’usage de la magie, pas celle que nous connaissions, mais quelque chose de plus noir, de plus
primitif, d’inquiétant. Trop faire usage de la nôtre aurait équivalu à nous balader en tapant sur des casseroles avec des louches. Nous avions intérêt à nous faire discrets.