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L'Elfe qui devint Homme est un roman de Fantasy, déposé à la Société des Gens de Lettre sous le n° 2007.08.0008. Texte original, inédit, propriété entière et exclusive de son auteur.

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J’étais assis sur une souche et chantais avec entrain la « Complainte de l’oliphant », quand une flèche se planta à mes pieds. Kev, qui m’accompagnait au flûtiau, poussa un cri strident digne d’une chambrière se faisant pincer les fesses. Je restai plus calme, mais semblais malgré tout n’en mener pas large quand un colosse couturé de cicatrices, le crâne rasé, avec un cou de taureau, vêtu de noir, apparut dans la clairière, un sourire goguenard aux lèvres, un arc géant en travers du poitrail, et au côté une épée longue de trois coudées :
« Alors, les tourtereaux ? On se ballade ?
- Pitié, gémit Kev, qui jouait à la perfection le garçon sensible à l’excès.
- Allons, dit l’homme en approchant, je ne vous veux aucun mal, bien au contraire. »
Je m’étais levé et serrais les poings, le regard agressif mais tremblant volontairement de tous mes membres.
« Oh oh, dit notre visiteur, mais c’est qu’il mordrait celui-là !
- Ne me touchez pas, dis-je, ou sinon !
- Sinon quoi ? rit l’homme. »
Et il m’envoya une taloche qui ne m’aurait même pas fait tourner la tête si je ne jouais pas la comédie, mais je tombai par terre tandis que Kev se mit à sangloter. Je me forçai par magie à saigner du nez et m’assis, apparemment abattu.
« Alors, les chanteurs, dit-il, on ne riposte pas ? On ne sort pas une épée de son havresac ?
- Vous savez bien que nous ne sommes pas armés, reniflai-je. S’il vous plaît, ne faites pas de mal à Colin, prenez-moi, moi !
- Oooooh, dit l’homme, comme c’est touchant. Et quel est ton petit nom, toi le joli cœur prêt à se sacrifier pour son petit copain ?
- Kaléïs, m’sieur. »
Il nous jaugea du regard, usa d’un sortilège de magie assez primitif que nous parvînmes à contrôler sans qu’il s’en rende compte, et dit d’une voix dure :
« Dites-moi la vérité, vous ne pouvez pas mentir, qui êtes-vous ?
- Des… ménestrels, répondis-je d’une voix pâteuse.
- Que faites-vous ici ?
- Nous… fuyons… le Nantal.
- Qu’avez-vous fait là-bas qui vous fasse fuir ?
- Colin a séduit… un jeune acolyte… du temple de Sharna… »
L’homme laissa passer un temps, puis éclata d’un grand rire sonore qui brisa le sortilège, aussi eûmes-nous soin de nous ébrouer pour lui faire croire que nous reprenions nos esprits.
« Eh bien, mes cochons, votre tête doit être mise à prix ! Un acolyte de Sharna la Prude ! Le temple des privations, de l’abstinence, des châtiments contre la chair ! Vous m’en direz tant. Je n’aime pas les gigolos, mais vous m’êtes sympathiques. »
Il nous tendit la main pour nous relever, et nous administra une claque dans le dos à chacun. Kev aurait pu lui décoller la tête du corps avec le tranchant de la main, mais il gémit et se massa l’épaule.
« Ah pardon, dit l’homme. Je n’ai pas l’habitude des… hem. Passons. Excusez ma rudesse, mais on ne sait jamais sur qui on tombe dans ces bois. On en a vus, de faux ménestrels qui étaient des espions de la Reine des Brumes ! Alors, je tâte un peu le terrain avant de causer, vous voyez ?
- Et si nous avions été des espions ? demanda Kev d’une petite voix. »
L’homme se passa l’index en travers de la gorge en un geste explicite, si bien que Kev poussa un cri digne d’une souris qui se serait pris la queue dans une porte, en portant les mains à sa bouche.
« Tu en fais trop, pensai-je.
- Tu crois ? pensa-t-il. »
« Euh, dis-je, qui est cette reine dont vous parlez ? »
Il nous regarda d’un air atterré et dit :
« Alors, c’est vrai ce qu’on dit ? Vous ne savez rien de ce qui se passe ici, dans le Nantal ?
- Euh, non, dis-je, penaud. Après la guerre des Orques, plus aucune nouvelle ne nous est parvenue. Un mien cousin devait venir à Talak pour chanter avec nous aux fêtes de l’automne, mais il n’est jamais venu.
- Pauvre garçon, dit l’homme, j’espère pour ton cousin qu’il a pu échapper à tout ça. »
Il cracha par terre, puis siffla sur deux notes entre ses dents.
Une dizaine d’hommes en armes, plus dépenaillés les uns que les autres, que nous avions repérés depuis le début, sortirent des sous-bois et s’approchèrent. Kev me prit la main et se rapprocha de moi.
« Alors, Kramor, dit l’un d’eux, c’est des vrais cette fois ?
- Vrai de vrai, Tian, dit le colosse. Du Nantal, et au courant de rien, comme de bien entendu. Mes lapins, nous dit-il, nous n’avons pas le temps de causer. Il faut déguerpir d’ici, si vous voulez rester en vie. Nous aurons le temps de parler au campement, notre chef décidera de votre sort. »
Ils nous firent monter en selle, tandis que quelques-uns d’entre eux allaient chercher leurs propres montures. Le dénommé Tian, un petit rouquin nerveux et méfiant, s’approcha de Tonnerre et me dit :
« Eh bien, ça paye, flûtiau, dans le Nantal ! J’ai rarement vu un si beau cheval.
- C’est-à-dire, bredouillai-je, un seigneur m’en a fait cadeau, qui a fort apprécié mes euh… services. »
Il cracha par terre, exprimant par là ce qu’il pensait de la chose. Je pris l’air penaud, n’ayant pas besoin de trop en rajouter, m’insultant intérieurement d’avoir négligé ce détail.
« Ce genre de service-là n’est guère apprécié par ici, dit Tian, tiens-t-en à ta musique, si tu veux rester entier.
- Fort bien, dis-je. Je m’en souviendrai. »
Nous nous mîmes en route. Nous chevauchâmes sans arrêt le reste de la journée, tant et si bien que Kev commença à se plaindre qu’il avait mal au dos, ce à quoi il lui fut répondu que dans son métier, il valait mieux l’avoir solide. Les hommes éclatèrent de rire. Ses jérémiades finirent toutefois par énerver Tian,  qui lui dit sèchement de fermer « son claque-merde », aussi Kev entreprit-il de bouder comme une petite fille, et j’eus du mal à ne pas éclater de rire. Le cheval de l’homme trébucha et faillit le faire tomber, et je fus le seul à apercevoir le sourire vengeur qui éclaira un bref instant le visage de mon ami.
« Prudence, pensai-je, qui sait s’ils ne repèrent pas la magie !
- Pas pu m’empêcher, pensa Kev, j’aime pas les cons.
- Tu risques d’être servi. »
Kev entreprit de les sonder un à un, méthodiquement. Dans l’ensemble, ils ne révélèrent pas grand-chose. Ils étaient trop préoccupés par l’idée de survivre pour qu’il puisse en tirer plus que quelques bribes d’informations éparses. Une guerre, un envahisseur venu du nord, un peuple terrifiant et inconnu, mené par une reine sanguinaire, c’était là tout ce qu’il put récolter. Ces hommes étaient des résistants, vivant dans la forêt, sous le commandement d’un chef dont ils ne connaissaient pas le visage.
Par Kevelian - Publié dans : L'Homme qui devint Elfe
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