A la tombée du jour, alors que manifestement nous approchions, on nous mit des pièces d’or sur les paupières, retenues par des bandeaux noirs, pour nous empêcher de voir la route empruntée. Nous
approchions d’un zone escarpée, mais, un peu perdu, je n’étais pas sûr de reconnaître l’endroit. Entre lire des cartes, souvent imprécises, et connaître les lieux, les voir de ses yeux, il y a un
abîme que je mesurais. Je pensai à l’intention de Kev que je ne savais pas où nous étions. Je n’obtins pas de réponse. Je tendis mon esprit vers lui, à tâtons, et ne rencontrai qu’un mur spirituel,
infranchissable et froid. Mon cœur se serra : pourquoi s’était-il ainsi retranché en lui-même, alors que d’ordinaire il me laissait toujours un passage vers la périphérie de son esprit ?
Étions-nous en danger ? Devions-nous nous méfier ? Ne me l’aurait-il pas dit, si nous avions dû éviter toute magie de peur d’être repérés ? Angoissé et perdu, je levai mes propres
barrières mentales, comme il me l’avait enseigné, et me sentis plus seul que jamais. Le voyage semblait sans fin, mille questions me tournaient à présent dans la tête.
Après un temps qui me parut infini, les bruits changèrent autour de nous : les pas de nos chevaux résonnaient, l’air devint plus frais, et une odeur de renfermé flotta dans l’air. Enfin, on
nous fit arrêter. On nous dit de descendre, et quelqu’un retira mon bandeau. Je clignai des yeux, aveuglé, et le contact de Kev me revint d’un coup.
« Elian, pensa-t-il, les bandeaux !
- Quoi, les bandeaux ?
- Ils bloquent la magie !
- Mais… comment est-ce possible ?
- Je ne sais pas… j’aurais pu aller au-delà je pense, mais j’aurais peut-être été repéré… soyons prudents ! »
Nous étions dans une immense grotte, éclairée par des torches, ouvrant sur un défilé étroit et profond qui faisait un coude au-delà duquel on ne voyait rien. Loin, très haut au-dessus de nos têtes,
à travers une trouée entre des arbres, on apercevait quelques étoiles.
« Bienvenue chez nous, dit Tian, j’espère pour vous que vous en sortirez un jour ! »
Nous frissonnâmes de concert, toujours dans notre rôle de garçons délicats et peureux. On nous poussa en avant, et nous nous engageâmes dans un boyau étroit éclairé par ce qui ressemblait à des
globes lumineux accrochés au plafond tous les dix pas. Quand l’un d’eux s’ébroua et étendit ses ailes, je criai.
« Suffit, gronda Tian, vous n’avez jamais vu de chauve-souris d’Alker ? »
Et il me poussa rudement dans le dos.
« Aïeuh, couinai-je, vous n’êtes pas obligé d’être violent !
- Ah ah, grinça-t-il, je ne te souhaite pas de me voir violent, tu risquerais de ne pas apprécier. »
« Et toi, pensai-je, je ne te souhaite pas d’aller trop loin, ou tu pourrais le regretter.
- Tout doux, pensa Kev, ce type ne t’en veut pas à toi, mais à ton personnage.
- Oui, mais quand même ! Qu’est-ce que ça peut lui faire que l’on soit différents ?
- Tu ne parlais pas comme ça, quand je t’ai rencontré !
- Mouaif, peut-être… »
Et bien sûr, Kev avait raison. Comme tous les guerriers, les vrais mâles, les dominants, j’aimais écouter chanter et conter les ménestrels, mais en même temps je les raillais et les martyrisais dès
qu’ils sortaient de scène. Ils ne jouissaient pas dans les Contrées Libres du même respect qu’ailleurs. Ils avaient quelque chose de dérangeant, de troublant, d’inquiétant, révélant une face de la
nature humaine que nous n’aimions pas trop apercevoir ; ils tendaient un miroir déformant à la virilité, dans lequel personne n’aimait se contempler. On se surprenait, jeune adolescent, à
chanter, dans le secret, ou à mimer leurs danses, leurs gestes, à se maquiller, quand on était sûr d’être seul, et ensuite on leur jetait des pierres, caché par un bosquet, avec les camarades, ou
bien on tabassait celui de nos amis qui manifestait de l’admiration pour eux. Cela m’était d’autant plus naturel que je n’avais pas d’ami, qu’il ne m’en coûtait rien de taper sur un autre enfant,
que personne n’osait rien me dire, et que ma cruauté même semblait à mes maîtres le gage que je ferais un bon chef pour les Contrées Libres.
Je repensai avec un pincement au cœur à un petit blondinet, apprenti boulanger de la forteresse, que j’avais surpris aux étuves en train de chanter, quand nous avions tous deux douze ans. Il avait
trouvé une étoffe pourpre, qu’il avait nouée sur son épaule, et ne portait que ça, et sa voix était pure, si pure qu’elle menaçait de m’arracher des larmes. L’acoustique si particulière des lieux
la faisait résonner de façon à amplifier encore sa profondeur, c’est pourquoi, je pense, le garçon avait pris le risque de chanter là.
Je l’avais traîné dehors par les cheveux, malgré ses hurlements, jusque dans la cour de service, et là, au milieu des autres apprentis, marmitons, esclaves, lavandières, je l’avais fouetté sur les
fesses à l’aide d’un battoir à linge. Tout le monde hurlait de rire, il avait fini par s’enfuir nu sous les crachats et les quolibets.
Trois jours plus tard, il faisait une chute mortelle du parapet d’une terrasse interdite aux serviteurs, juste sous mes fenêtres. Sans un cri. J’entendais encore le choc, je revoyais ses yeux bleus
ouverts en muette interrogation. Il était maquillé et portait une étoffe rouge, et la flaque de sang lourd qui grandissait sous sa nuque brisée était du même teint. Ce regard me transperçait
encore, me demandait encore : « pourquoi ? »
Par quelle ironie du sort me retrouvais-je, six ans plus tard, maquillé, et vêtu de rouge, à me faire passer pour un ménestrel ?
Un sentiment énorme de tristesse et de contrition me crucifia le cœur, l’âme, le corps.
« El te pardonne, pensa Kev. »
Il me prit par l’épaule et me serra contre lui tandis que les larmes du repentir lavaient ma face.
« Allons, allons, fit un homme parmi ceux qui nous accompagnaient. Un peu de courage ! Même si notre chef décide de vous tuer, si votre heure est venue, il faut l’affronter avec
calme. »
Mes sanglots s’arrêtèrent. Je méditai tout mon saoul, durant la demi-heure que dura notre marche vers le cœur de la terre, dans le repaire secret du chef des rebelles. Je repensai à toutes les
victimes de mes accès de rage, de colère ou de jalousie, dans mon enfance. J’avais le sentiment d’un énorme injustice, alors, de ne pas être libre de ma destinée, héritier d’une principauté en
guerre, menant une vie austère. Mais la vie des servants, des esclaves, était-elle pour autant enviable ? N’avais-je pas fait preuve d’un égoïsme démesuré ?
« Voilà que c’est ton tour de déprimer, pensa Kev. Le passé, c’est le passé. Le Dieu Un n’est pas responsable des pensées qui te font passer pour un être misérable à tes propres yeux, son
regard est d’amour, ses mots, jamais blessants. C’est l’Ennemi qui te pousse à penser que tu ne mérites pas de vivre, chasse ces idées noires, appuie-toi sur notre amitié. Tu mérites de vivre et
d’être aimé, quel que soit ton parcours. »
Ces pensées se plantèrent avec force dans mon cœur, elles devaient m’habiter pour les siècles suivants, chaque fois que la contrition prenait l’allure d’une automutilation, et je devais alors
trouver la force de chasser toute tentation de suicide par quelques mots : le Dieu un m’aime, comme je suis, avec mon histoire, et Il veut que je vive, pour Lui.