Nous arrivâmes devant une porte de fer, gardée par deux soldats en noir, armés de hallebardes. L’un des gardes de la porte fronça les sourcils en me voyant, ouvrit la bouche puis la referma.
« Ouvrez, dit Tian. »
L’huis grinça et révéla une grotte longue et étroite, de chaque côté de laquelle trônaient des hommes masqués assis sur des bancs bas. Des bougies posées sur des corniches le long des murs
donnaient à l’ensemble une lumière dansante, orangée, solennelle. Au fond, sur un trône de bois, un personnage mystérieux portant un masque lui aussi. Tous nous regardèrent entrer, en silence, on
nous poussa au pied du trône. On nous fit nous agenouiller. Le chef fit signe à nos accompagnateurs de repartir, nous entendîmes se refermer la lourde porte.
« Eh bien, commença l’homme, si je m’attendais à ça ! Relevez-vous. »
Il se leva et s’approcha de moi, me regarda droit dans les yeux, son regard m’était familier.
« Vous avez fait du chemin, dit-il, depuis notre dernière entrevue. »
Sa voix aussi m’était familière, quoique changée, plus lasse et enrouée. Il retira son masque.
« De Alna ! m’écriai-je.
- A votre service, monseigneur. »
Il posa un genou en terre, tandis que dans la grotte montait un brouhaha indescriptible. Kev et moi retirâmes nos foulards, cessâmes notre comédie.
« Relevez-vous, dis-je. Il semble que n’ayez pas perdu votre temps, vous non plus. »
Ensemble, nous fîmes face à l’assemblée qui s’était levée. Le silence se fit peu à peu. De Alna dit alors d’une voix forte :
« Messieurs, le roi ! »
Dans une cacophonie de cris de joie ou d’incrédulité, les masques tombèrent, et nous vîmes apparaître une compagnie d’hommes de tous âges, tous visiblement aguerris et volontaires, marqués par les
épreuves et à la détermination farouche. Un à un, ils posèrent genoux en terre.
« Relevez-vous, finis-je par dire, et dites-moi s’il vous plaît ce qui se passe en ces contrées ! »
De Alna me céda son trône, et alla avec Kev prendre place sur l’un des bancs. Les regards allaient de mon ami à moi, pleins d’espoir et de curiosité, comme si notre arrivée constituait un miracle
auquel beaucoup refusaient encore de croire. De Alna désigna d’un signe de tête un vieil homme que je reconnus comme le duc du Liatant, petit duché maritime du sud.
« Messeigneurs, commença-t-il, c’est à la fois une joie et une grande angoisse de vous voir en ces terres. Nos ennemis ne désirent rien tant que de faire disparaître tous les représentants de
la noblesse, à commencer par les plus grands. Vous constituez vous-mêmes des cibles de choix, que n’êtes-vous restés derrière le Mur de Nol !
- Nous sommes là, dis-je, il va falloir faire avec. Continuez, je vous prie.
- Ah, par où commencer ? se demanda Liatant. L’année écoulée a été la plus terrible que nous ayons connue, tant de choses ont changé, tant d’équilibres ont été bouleversés ! Il me faut
revenir à la chute des Contrées Libres. Comme vous le savez, la victoire de Reanon fut totale, même si la plupart de vos hommes ont fui lors du dernier assaut, et certains même avant. Ils se sont
réfugiés pour beaucoup dans les zones frontières, en bordure d’Elvestaat, où ils espéraient échapper aux hommes de feu le roi votre oncle. Poursuivants et poursuivis s’enfoncèrent de plus en plus
loin dans des terres inconnues, remontant vers le nord, et finirent par se perdre bel et bien. Cela, nous le savons aujourd’hui, leur a sauvé la vie. Dans le même temps, l’armée des Orques arrivait
par le sud-ouest, et finit par donner l’assaut et tout ravager sur son passage, jusqu’en Reanon. La résistance apparut vite comme inutile, et l’armée du royaume cessa toute sortie et se retrancha
dans la forteresse.
- De cela, nous sommes au courant, dis-je. Les Orques ont ensuite poussé jusqu’au Nantal, où nous avons fini par les détruire, par la magie de Kev ici présent. »
La stupeur se lut sur tous les visages, un murmure d’admiration parcourut l’assemblée, mais Liatant leva la main et les fit taire :
« Monseigneur, nous sommes bien aises de l’entendre. Nous pensions que c’était une légende, que les Orques avaient tout simplement fui devant l’armée de la Reine des Brumes. Voilà au
moins un danger écarté. »
Je me tendis : qu’allait-il nous révéler ?
« Je pense malgré tout aujourd’hui, reprit-il d’une voix lasse, que les Orques ont senti le danger. Ou qu’ils ont été appelés. De toute façon, ils ont disparu du jour au lendemain, se
dirigeant vers l’Est, et beaucoup se sont alors risqués à quitter leurs retraites, à reprendre la route de leurs foyers, pensant tout danger écarté. C’est alors que sont apparus les Hommes de
fer… »
A ce mot, l’assemblée murmura sa crainte, et je sentis des images confuses se bousculer dans les esprits, tantôt prenant la forme de fantômes vaporeux, tantôt de géants cuirassés, tantôt encore de
sorciers sadiques. Le calme revenu, Liatant reprit :
« Leur armée nous est tombée dessus sans préavis. Des soldats entraînés, bien équipés, recouverts de tuniques souples comme du tissu mais solides comme le fer, maniant la lance et l’épée comme
aucun de nos combattants n’y parviendra jamais. Ils sont descendus du Nord, des terres inconnues, directement en Reanon, où les portes leur ont été ouvertes en pleine nuit. Une trahison,
naturellement, et ce fut un massacre. Certaines compagnies ont été brûlées vives dans leurs baraquements, d’autres ont combattu vaillamment, mais contre une telle fourberie, nous n’avons rien pu
faire. Seuls ceux qui ont réussi à fuir ont eu la vie sauve. Maintenant, ils dirigent le pays, ils sont partout, et commencent à nous coloniser. Ils assassinent les nobles, hommes, femmes, enfants,
les remplacent par les leurs, encouragent la délation, récompensant les gueux qui dénoncent les anciens maîtres s’étant fondus dans la population. »
Il me laissa le temps de digérer cette information. Je demandai :
« Comment le roi est-il mort ? Qui gouverne en Reanon ? »
Liatant eut un air peiné et dit d’une voix blanche :
« Mais, Monseigneur, il n’y a plus de Reanon. La ville a été entièrement rasée. »