L’information mit un certain temps avant de s’ancrer en moi. Quand enfin elle y parvint, c’est d’un ton presque hystérique que je m’écriai :
« Quoi ? Reanon, détruite ? Impossible, voyons ! Ses remparts, sa forteresse, il faudrait cinquante ans pour la démonter ! Vous plaisantez ?
- Hélas, dit Liatant d’un air plus las encore, je ne vous ai pas parlé de la magie de nos envahisseurs. Racontez, de Alna, vous y étiez ! »
L’ex commandant de la garde de feu mon père se leva et prit la place du vieil homme. Il me fit face et dit :
« Tout ce que dit Liatant est vrai, Monseigneur. Je faisais partie de ceux qui jouaient à cache-cache avec les unités d’élite du Royaume dans les forêts obscures, lorsqu’un jour ils nous
envoyèrent un émissaire. Il prétendait que la guerre était finie, que l’armée de Reanon n’existait plus, qu’un envahisseur aux pouvoirs terrifiants avait tout balayé, que nous étions les seuls
éléments armés encore valides, que nous devions faire alliance et retourner dans le Royaume. Ils se sont livrés à nous sans armes, et se sont placés sous mon commandement. Nous sommes retournés à
Reanon. Nous sommes arrivés de nuit en vue de la forteresse, après moult détours. Nous en étions encore à une dizaine de lieues, quand un éclair terrible a déchiré la nuit, jaillissant du sol vers
le ciel, rouge sang, accompagné d’un vacarme si épouvantable que certains d’entre nous en perdirent l’ouïe, et les autres ont encore des sifflements dans les oreilles. Le sol a tremblé sous nos
pieds, et une pluie de poussière, de sable et de pierres est retombée partout autour de nous. Au matin, Nous vîmes l’inconcevable : Reanon avait disparu, ne laissant qu’un cratère géant au
croisement des routes ; seule l’évacuation de la zone en prévision de cette destruction nous permit d’avancer jusque-là sans être inquiétés. Aussi avons-nous décidé de pousser à l’est, et de
nous installer ici, en Hulmes du nord, d’où nous harcelons comme nous le pouvons les troupes d’occupation. Dans les bois, nous pouvons encore faire illusion, mais en terrain découvert, nous serions
laminés. Telle est la triste vérité.
- Combien êtes-vous ? demandai-je.
- Tout au plus cinq cent. Disséminés dans des caches comme celle-ci, entre le Mur de Nol et la Lande Sombre. Nous ignorons s’il y a des résistants ailleurs dans le Royaume. La population civile,
elle, semble à peu près intacte. Mais sous le joug d’une terrible dictature, si bien que ceux qui nous rejoignent sont plus nombreux de jour en jour.
- Je comprends, dis-je, la méfiance des hommes qui nous ont trouvés.
- A Propos, demanda de Alna, que faites-vous ici, sauf votre respect, déguisés en ménestrels ? »
Il avait un sourcil levé, signe chez lui d’une grande surprise. J’admirais cet homme, à la vie difficile, qui n’avait épousé que des causes perdues d’avance, avec fidélité et dévouement, sans se
soucier de sa propre existence.
« Nous étions sans nouvelle, dis-je, il nous fallait nous rendre compte par nous-mêmes de ce qui se passait. Il n’y a rien de pire que de ne pas savoir quel danger va vous tomber dessus. Nous
avons envoyé des éclaireurs, mais aucun n’est revenu.
- Vous auriez pu subir le même sort, dit de Alna, si vous n’aviez été repérés d’abord par mes hommes !
- Mais c’est nous qui les avons repérés, dis-je tranquillement. Nous avons monté un faux bivouac sur leur parcours, prêts à leur jouer la comédie des deux gentils ménestrels égarés. Depuis trois
jours que nous sommes à l’Ouest, nous avons eu le temps de comprendre deux ou trois choses, entre autres la présence d’un envahisseur, et d’un groupe de résistants. Notre but était de vous
rencontrer, pour obtenir de l’aide et des informations.
- De l’aide ? demanda Latiant. De l’aide pour quoi faire ?
- Pour aller visiter le cœur du camp ennemi, dis-je. Pour porter le fer là où cela leur fera le plus mal.
- A deux ? laissa échapper de Alna.
- Oh, dis-je, Kev suffirait, mais je ne raterais ça pour rien au monde. »