Ils me regardèrent tous comme si j’étais fou. Un dénommé Karlac, baron de son état, se racla la gorge et dit :
« Hem, pardon, Monseigneur, mais il y a une donnée essentielle que vous ignorez encore. Les envahisseurs, soldats comme colons, ne nous sont pas seulement supérieurs par leur savoir… ce
sont des êtres différents de nous… ce sont des Elfes !
- Impossible, dit Kev, les miens ne se livreraient jamais à de tels actes ! C’est un peuple pacifique !
- Ces Elfes-là, dit de Alna, ne sont pas comme vous Monseigneur, ils ne viennent pas d’Elvestaat, autant que nous le sachions, ils n’ont pas votre haute stature, ni votre… grâce. Ils sont violents,
cruels, forts comme deux Hommes, ils ont la peau plus sombre, et pratiquent tous une magie noire redoutable. »
Nous restâmes un moment à nous regarder, Kev et moi, méditant ces informations. Puis mon ami déclara :
« Il court une légende, en Elvestaat, sur des bannis ayant jadis refusé de renoncer à la magie, et partis vers le Nord… mais cela fait si longtemps que l’on n’a pas eu de nouvelles… il
s’agissait d’un conte, du moins le croyais-je… Cela… cela change tout, en effet. Il faudrait que je les approche, que je les étudie !
- Nous en tenons un captif, dit de Alna, s’il vous plaît de l’approcher… mais je dois vous prévenir : il est plus dangereux qu’un fauve, et il est arrivé plusieurs fois que l’un ou l’autre de
ses geôliers se jette sur son épée ou tente de tuer ses camarades. Nous l’avons entouré de pierres de Nol, qui semblent faire écran à sa magie, et il n’oppose plus grande résistance, mais…
- Que dites-vous ? s’écria Kev. Les pierres de Nol ?
- Nous avons découvert ça par hasard, dit de Alna. Nous avons été pourchassés il y a quelques mois, quelques hommes et moi, suffisamment loin vers l’est pour nous retrouver acculés dans les ruines
d’un hameau abandonné, construit en pierre noire de Nol. Nos poursuivants, qui nous traquaient jusque-là avec un plaisir évident, s’approchant juste assez pour nous infliger perte sur perte, ont
semblés comme désorientés. Lors du combat final, ils avaient perdu presque toute leur force, et leur magie semblait inopérante ; Nous avons fait le lien avec les pierres de Nol, et en avons
ramené plusieurs fragments, avec un prisonnier. Il est enfermé dans la même pièce que les pierres, et a perdu au fil du temps toute son agressivité. Ainsi que son influence magique sur mes
hommes. Quant aux foulards que mes hommes vous ont placés sur les yeux, ils ont été teints avec une mixture renfermant de la poudre de pierres de Nol. C’est ainsi que nous empêchons les
nouveaux venus de se repérer par magie, quand ils viennent ici ou dans d’autres caches pour la première fois. »
« C’est donc cela, pensa Kev. Je pensais que toi et moi étions insensibles à la malédiction du Mur, en vérité, il coiffait ma magie d’un invisible boisseau.
- Cela signifie donc que tu peux recouvrer la pleine Vision, pensai-je, et savoir très exactement ce qui se passe.
- Je ne sais pas, pensa Kev. Pas avant de savoir ce que peuvent faire mes… cousins dégénérés. Si je peux les voir, ils le peuvent peut-être aussi !
- Tu as raison. »
« Emmenez-nous près du prisonnier, dis-je.
- Il vaut mieux vous masquer, dit de Alna. L’ennemi pratique la torture, nos hommes ne connaissent pas nos visages, ainsi s’ils se font prendre, ils ne peuvent pas nous trahir.
- Si vous avez des tenues noires pour nous, dis-je, cela peut se faire. Je pense qu’il vaudrait mieux laisser tomber pour le moment les deux ménestrels en balade. »