Une tenture tendue derrière le trône révéla un passage secret, donnant accès à un vestibule, puis à des appartements sommaires, ceux de de Alna. Nous nous y retrouvâmes, Kev, lui et moi, et il nous
fournit de quoi nous habiller. Il nous donna aussi des épées et des dagues. Tout en nous habillant, je lui demandai :
« Certains de vos hommes pratiquent la magie, n’est-ce pas ?
- Il a bien fallu apprendre, dit-il. Certains de nos rebelles sont d’anciens guérisseurs, qui ont tant bien que mal enseigné quelques tours à ceux des nôtres qui s’en montraient capables. Mais ce
n’est rien à côté de ce que maîtrisent nos ennemis. Si vous leur laissez le temps de se concentrer, et s’ils sont assez près de vous, ils peuvent prendre possession de votre corps et vous faire
faire ce qu’ils veulent. Cela les fatigue beaucoup, mais constitue un atout redoutable en combat rapproché.
- Oui, j’imagine, dis-je. Allons voir ce prisonnier. »
De Alna nous conduisit, à la lumière de torches, par de sombres couloirs qui s’enfonçaient plus encore sous la terre. Nous débouchâmes dans ce qui ressemblait à une artère principale, où cinq
hommes auraient pu marcher de front, puis finalement devant une porte gardée. Sur un signe de de Alna, l’un des gardes mit la clef dans la serrure, mais sans oser faire plus. Il tremblait et suait
à grosses goutes. Il avait le teint jaune, et je suggérai à de Alna de faire relever la garde plus souvent, lui expliquant que la proximité des pierres avait d’autres conséquences que de bloquer la
magie. Il pâlit, et le garde aussi, et aboya des ordres pour mettre aussitôt l’idée en pratique. Kev posa la main droite sur l’épaule du garde, comme un signe d’encouragement, et je sentis qu’il
sondait brièvement son état. Il fit discrètement un signe de dénégation que de Alna comprit. Pour celui-là, il était trop tard. Le chef rebelle tourna la clef dans la serrure et ouvrit la porte, et
nous entrâmes tous les trois pour rencontrer le prisonnier.
Il était enchaîné à un mur, vêtu d’un pagne, et sa vision me fit un choc. On aurait dit Kev en plus petit, avec la peau sombre, mais au lieu de la bienveillance qui irradiait de mon ami, l’elfe
sombre exsudait la haine par tous ses pores. Il se mit debout et nous foudroya du regard en feulant presque :
« Que voulez-vous encore, inférieurs ? »
Kev s’approcha de lui, et je sentis sa force se concentrer, augmenter en lui comme une fleur qui éclôt, jusqu’à envahir toute la pièce. Le prisonnier s’en rendit compte aussi, et la stupeur se lut
sur son visage.
« Qui êtes-vous ? demanda-t-il, moins sûr de lui. Que voulez-vous ?
- Tes souvenirs, dit Kev. »
Et il retira son masque. Celui-ci, bandeau noir percé de deux trous, noué derrière la tête, lui masquait jusque-là les oreilles. Le prisonnier pâlit visiblement, et cria :`
« Allez vous-en ! Vous êtes le démon rouge ! Vous ne pouvez rien contre la Reine Sombre ! Elle vous écrasera ! Elle vous maudit !
- Allons, allons, dit Kev, ne résiste pas, petit être fragile, cela ne fait qu’augmenter ta douleur. »
Le prisonnier gifla Kev au visage, mais ce dernier lui rendit son soufflet, avec une telle force que son adversaire fut projeté contre le mur et s’écroula au sol en gémissant. Kev se pencha alors
vers lui et lui prit la tête à deux mains, puis ferma les yeux. Le prisonnier hurla de douleur, et son cri nous glaça les sangs, à de Alna et moi. Puis il s’effondra, la tête sur le côté, et Kev se
redressa.
« C’est fini, dit-il. Il est mort. Mais je sais ce que je voulais savoir. »