« Mort ? s’écria de Alna. Mais…
- Désolé, dit Kev, je n’ai pas pu faire autrement. Il possédait une magie noire et primitive, mais ses barrières mentales étaient si fortes que j’ai dû passer en force. Je n’aime pas tuer, mais je
n’avais pas le choix.
- Qu’as-tu appris ? demandai-je.
- De Alna, dit Kev, me ferez-vous assez confiance pour m’ouvrir votre esprit ? Il serait plus facile pour moi d’y imprimer ce que je sais. »
De Alna hésita, regarda le cadavre, puis dit à Kev :
« Si vous pensez que c’est nécessaire.
- Ca l’est. Le temps presse. »
Et Kev me transmit en un instant ce qu’il avait appris, puis saisit les deux mains du chef rebelle et planta ses yeux dans les siens.
Je m’assis dans un coin de la pièce, la tête entre les mains, pour digérer le flot d’infirmations dont je venais d’hériter, tandis que mon ami, le plus délicatement du monde, transmettait à de
Alna, en prenant soin de ne pas le rebuter, l’essentiel de ce qu’il devait savoir.
Il me sembla flotter sur le courant du temps, et revenir en arrière, de plusieurs millénaires. Le monde était en proie à la folie, des guerres incessantes ensanglantaient la terre. Les Elfes et les
Nains, et toutes les autres races, descendaient tous des Hommes, fruit de leur science immense et de leur délire, de leur soif de vouloir maîtriser la Nature. En ce temps-là, il y avait eu une
immense catastrophe, l’expérience avait mal tourné, des populations entières, contaminées, donnaient naissance à des êtres jugés difformes, ancêtres des nouvelles races. Les Hommes maîtrisaient
jusqu’au cœur de la Vie, orientaient leur destin, et pour les plus puissants, se survivaient eux-mêmes. Ils se reproduisaient, non par la rencontre de deux êtres, mais comme la copie d’un être
unique, et ils en étaient fiers. Mais leur science, leur savoir, leur échappa, manquant de détruire toute vie sur terre. Une guerre éclata, pour la maîtrise de ce pouvoir, que d’aucuns assimilaient
à la vie éternelle. Nations pauvres contre riches, ce furent finalement d’antiques armes qui détruisirent presque tout le monde connu. Les survivants se réfugièrent au Sud de la planète, dans des
terres encore vierges jadis recouvertes de glace, et cela devint leur seul univers connu. La terre basculait sur elle-même, et ces froides étendues où jadis le jour durait des mois, connurent un
grand bouleversement, l’alternance jour-nuit se fit plus naturelle, et la température bien plus clémente. Avec la fonte des glaces, le niveau des eaux monta.
Les nouvelles races se regroupèrent entre elles, sur cette nouvelle terre, se firent la guerre, puis finirent par décréter la trêve. Les Elfes étaient les plus puissants, ayant par les errements de
leurs créateurs, vu leur nature évoluer au point de maîtriser la matière, et posséder naturellement ce que nous appelions la magie. Ils comprirent que, comme le savoir de leurs anciens maîtres,
celle-ci était dangereuse. Il y eut des dissensions au sein même de leur peuple, certains refusant de renoncer à leurs pouvoirs, affirmant que les Hommes étant les Hommes, ils retrouveraient un
jour le chemin du savoir. Ce jour-là, seule la magie les empêcherait de détruire ce qui restait du monde. Ils prirent la mer, vers le Nord, au sud d’un continent brûlé et délétère, qui s’était
appelé Amrik, et s’y établirent. Ils découvrirent certains savoirs qu’ils adoptèrent, comme la maîtrise du métal, ou comment provoquer des explosions à volonté. Mais leur terre d’accueil se révéla
contaminée, aussi forgèrent-ils le dessein de revenir au sud, envahir notre monde, régner en maîtres. Vivant des siècles, ils prirent tout leur temps pour réaliser leur plan. Ils avaient peu à peu
soudoyé des Hommes, dans des endroits stratégiques, pour faciliter leur plan d’invasion. Ils ne venaient pas pour régner, mais pour remplacer. Ils avaient dans l’idée de réduire les autres races en
esclavage, avant de les confiner à l’état d’animaux. En supprimant l’éducation, le langage, la famille, la culture humaine. Les Hommes deviendraient du bétail, les Nains disparaîtraient. Les Elfes
demeurés au Sud seraient soit intégrés, soit exécutés.
Ils n’avaient pas prévu l’influence sur leur corps et leur magie du Mur de Nol. Le Nantal leur était fermé. Ils n’avaient pas prévu qu’un Dragon lancerait les Orques dans la bataille. Ils n’avaient
pas prévu que les Elfes parviennent, après les premiers contacts, à leur interdire par magie l’entrée en Elvestaat. La magie n’était pas morte chez leurs ancêtres, elle survivait chez quelques
individus, elle jaillissait comme une résurgence du passé, avec d’autant plus de force que rien ne venait la contrarier. Le continent du Nord portait en lui les stigmates de la guerre, et
lentement, diminuait leur force, et leurs pouvoirs. Leur vie se raccourcissait. Leur aspect s’était altéré, au fil des siècles. L’invasion était devenue pour eux une question de survie.
Je secouai la tête et me relevai, m’approchai du cadavre du lointain cousin de Kev. Quelle folie, pensai-je, avait-elle engendré notre monde ? Se pouvait-il vraiment que l’Homme ait un jour
maîtrisé la science au point de transformer le fil naturel des naissances, de la croissance, de la germination de l’être dans le sein de sa mère ? Mais il n’y avait plus de mère, m’avait
révélé la mémoire de l’être qui gisait à mes pieds. L’Homme s’était véritablement pris pour un dieu, et l’on devait à sa seule folie d’avoir transformé la planète, au fur et à mesure qu’on allait
vers le Nord, en fournaise infernale, d’où toute existence s’était retirée, ou presque. Je compris mieux pourquoi on tenait en horreur la science, et l’alchimie, mieux pourquoi la sagesse populaire
voulait que l’on ne changeât rien au cours de choses, que nul artisan ne cherche autre chose qu’a reproduire ce qu’on lui avait enseigné. « Nouveauté est mortelle », disait un adage.
Souvent, l’apprentissage chez un artisan consistait les premières années à briser dans l’esprit des jeunes toute idée de changement et d’innovation. Dans certaines professions, comme la médecine,
ceux qui se montraient trop entreprenants, novateurs, et cherchaient à améliorer leur art, étaient rejetés par leur ordre, marqués sur la joue au fer rouge, et ne pouvaient plus, sous peine de
mort, exercer le métier dont ils portaient le cuisant symbole dans leur chair même. Cela contredisait toute idée de progrès, mais la race des Hommes avait payé un trop grand prix de trop
l’idolâtrer. Et toute la planète avec elle. Des millénaires de science, de culture, et de civilisations, des milliards de cadavres d’humains et d’animaux, gisaient dans les déserts brûlants qui
recouvraient l’essentiel de ce qui avait jadis été un paradis.
« Notre monde est petit, dis-je tout bas. »