Kev et de Alna, aussi choqués que moi par ces révélations, m’approuvèrent de la tête. Pour ma part, j’aurais préféré ne rien savoir. La mémoire du monde, gardée en la mémoire des Elfes du Nord,
faisait craquer en moi des frontières que j’imaginais intangibles. Notre monde était bien plus vaste que le Royaume. Qu’y avait-il, au-delà des monts Toor ? Sur l’océan ? A quelle
puissance parviendrait-on, si l’on remettait en route la roue du savoir ? Ne pouvait-on, par exemple, simplement guérir plus de maladies ? Oui, mais, qui empêcherait que la science, si
elle devait de nouveau être idolâtrée, ne provoque les mêmes dégâts ? Et où fuirions-nous désormais, si notre continent était le dernier viable ? J’avais sans m’en rendre compte parlé à
voix haute, aussi Kev me répondit-il : « Tout cela doit rester secret. » Nous nous regardâmes, tous les trois, visages graves, et chacun d’entre nous prit cette résolution : il
fallait que tout cela demeurât secret. Il fallait que jamais plus les Hommes n’aient conscience de pouvoir, par la science, s’élever au point de tutoyer les dieux, et de scier la branche sur
laquelle la vie était assise. Et il fallait, bien sûr, avant tout sauver l’humanité, renvoyer les Elfes du Nord chez eux, les empêcher de jamais revenir. Ou les détruire. « Il nous faut nous
rendre en Elvestaat, dit Kev. Il faut que les Elfes se lèvent. Et entrent en guerre. » Je frissonnai. Quelles forces terribles mettrions-nous en branle, si nous parvenions à persuader nos
frères de race à se transformer de nouveau en guerriers ? Une fois sortis de leur isolement, ne seraient-ils pas tentés de régner sur le monde par eux libéré ? Mais quelle autre solution
s’offrait-elle à nous ? L’armée du Royaume décimée, une poignée de résistants pourrait-elle défaire des adversaires aussi redoutables ? L’armée du Nantal était constituée d’humains, elle
ne saurait faire face, elle non plus, à la force des Elfes du Nord. Même dégénérés, même moins rapides que mon ami et ses frères de race, ils n’en demeuraient pas moins excessivement dangereux.
« Vous avez raison, dit de Alna. Notre combat ici est perdu d’avance. Je le sais depuis le début. Tout ce que nous pouvons faire, c’est retarder l’échéance. - Et vous êtes passé maître dans
cet art, dis-je. - Monseigneur, dit-il, je n’ai tenu que pour vous laisser le temps de grandir. Je savais les Contrées Libres condamnées. Votre père le savait aussi. Peut-être même votre
grand-père. Quand je vous vois aujourd’hui… - Eh bien ? demandai-je, ému. - Je me dis que tout cela valait la peine. Vous et Monseigneur Kev êtes notre seul espoir. Je… je ne suis pas très
versé dans la magie, la religion ou les prophéties… je ne sais que me battre… mais je sens au fond de moi que de vous deux dépend notre avenir à tous. Je le sais. » Et il me serra dans ses
bras, brièvement, fit de même avec Kev, geste d’une rare familiarité pour cet homme que je n’avais jamais vu sourire. « Allez, dit-il. Nous ferons de notre mieux pour les attirer ici, et les
retenir. » Tout était dit.