R o m a n s e t n o u v e l l e s d e F a n t a
sy
Kev posa ses deux mains sur mes épaules, et parla à voix haute :
« Elian, Elian, mon frère, je comprends ta douleur, je la partage, mais tu ne dois pas complètement les condamner. Je te propose que nous restions un peu ici, ne partons pas tout de suite affronter les Elfes, reposons-nous, chassons, marchons, parlons, prions, et méditons. Après nous déciderons quoi faire. »
Je relevai la tête et regardai autour de nous :
« C’est beau ici, dis-je, la voix enrouée. Tu as raison. J’en ai ras-le-bol. Passons du temps ensemble, tous les deux, comme quand nous étions dans les Contrées Libres.
- Mieux, dit-il, mieux qu’à cette époque-là. Aujourd’hui, nous sommes libres, toi et moi. Rose est en sécurité, Xan est en vie, nous avons tout le temps. Nous avons le droit de prendre du temps pour nous, sans la guerre, les batailles, la magie et tout le reste. Nous avons vécu bien des choses, plus peut-être que quiconque avant nous, mais nous avons failli y perdre la vie, et y perdre notre âme aussi. J’en ai plein le cul. »
Sa dernière phrase tranchait avec la sagesse de son discours, mais c’était bien ainsi que je le connaissais, mélange de maturité et de gamineries, profond comme l’océan et vulgaire comme un préadolescent qui joue à dire des gros mots pour faire crier ses vieux.
Je me traînai vers le ruisseau, me débarbouillai, me relevai et vis Kev dans sa tenue de gala, spécialement préparée pour nous tourner en ridicule et imposer à tous le symbole de l’exécution des rois de deux des races.
« Eh mais, t’a jamais été Roi des Elfes ? m’exclamai-je en riant. Elle t’a pris pour un autre ou quoi ?
- Han, j’crois pas. Elle voulait que les Hommes croient que je l’étais. Il en savent aussi peu sur les Elfes que sur la vie sexuelle des coléoptères, tu sais. Et ça ne les intéresse pas plus, alors…
- Ouais, t’a raison. »
Après un silence et un grand soupir, je dis :
« Tu sais quoi ? Tu sais à quoi je rêvais quand j’étais petit ?
- Je crois bien, dit Kev, vu que je partage un peu tous tes souvenirs…
- Ca va, fais semblant de ne pas savoir, aie l’air surpris, ça me fera du bien !
- D’accodac, M’sieur le Roi. Accouche !
- Je rêvais de vivre en sauvage avec l’ami des rêves, loin de tout le monde, près d’une rivière. On aurait pêché des poissons, qu’on aurait fait griller sur de petits feux, et on aurait dormi sous les étoiles, on se serait baignés, tout ça…
- Ma foi, dit-il, pour les cinquante prochaines années, je n’ai pas d’autre programme, alors…
- Non, déconne pas ! J’ai raté quelque chose, tu vois, j’ai envie de vivre ça au moins une fois dans ma putain de vie, courir en slip au milieu des animaux, faire ‘Yoooooouuuu’ en sautant des arbres, foutre la trouille aux castors, pisser dans l’eau… enfin… »
Je rougis en me morigénant intérieurement. Je devais avoir un truc de pété dans le cerveau, nos ennemis se seraient moins inquiétés pour leur avenir s’ils avaient entendu le Roi des Hommes, Duc du Nantal, frère d’un Elfe, Magicien prodigieux, parler ainsi !
Mais Kev me comprit, vraiment, réellement, il partageait ma soif de reposer à terre, un temps, le lourd fardeau qui écrasait nos vies, il savait à quel point j’avais soif d’une enfance, et que, sans cette enfance, je ne parviendrais jamais à devenir un Homme. Je resterais bloqué entre deux âges, ne sachant qu’être trop inconscient pour un adulte, trop sérieux pour un enfant, ne parvenant jamais, peut-être, à cet ultime état de la maturité, qui consiste à prendre la vie tellement au sérieux qu’on rit de tout, à commencer par soi, mais en ne négligeant rien, à commencer par ses devoirs envers les autres.
Lentement, il fit glisser sa robe à terre, jeta son faux diadème et son épée. Je l’imitai, nous sentîmes la rivière à une lieue de là, vers le nord-ouest, qui nous attirait, et tels deux jeunes faons trop saouls d’avoir mangé les bourgeons au printemps, nous sautâmes en riant par-dessus un bosquet et nous mîmes à courir dans la forêt.