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L'Elfe qui devint Homme est un roman de Fantasy, déposé à la Société des Gens de Lettre sous le n° 2007.08.0008. Texte original, inédit, propriété entière et exclusive de son auteur.

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Nous y étions.

Au sud, au nord, deux pics vertigineux, explosions de sommets pentus, acérés, comme des dents d’orque, recouverts de névés friables aux glissements de terrain mortels. En haut, des vents tournants, hurlant de soif de mort et de colère. En bas, orienté est-ouest, un immense lac barrant toute la vallée, qui n’était pas plus vieux que l’enlèvement de Kev. Ses eaux épaisses et noires éclataient régulièrement en gerbes de sang. Une puanteur méphitique et collante planait sur toute chose, des cris inhumains montaient des eaux, des spectres blêmes déchiraient leur enfer de leurs griffes impuissantes, toute vie s’en était allée, l’endroit respirait la mort de la mort, la fin, l’abîme. Je lisais dans les souvenirs de Kev ce qu’avait été ce lieu, son enfance, sa vallée. La magie imprégnait toute chose, des sommets au fond de l’eau, distillant dans nos veines un sentiment de peur, d’urgence, et de terreur, qui aurait dû nous tuer ou nous faire fuir. Mais nous fermâmes les yeux et nous concentrâmes sur notre mission, notre amitié, et la Vie qui baignait toute chose. Bientôt, nous vîmes les choses telles qu’elles étaient : un lac de montagne, tout simplement, masqué au regard des vivants par de grands sortilèges.

Nous sommes restés assis un instant sur la rive orientale. Je regardai Kev. Et je me vis aussi à travers son regard. Nous étions deux sauvages, à moitié nus, vêtus de pagnes d’herbes, burinés de soleil, des plumes dans les cheveux, et portant aux poignets, aux chevilles, autour du cou, des colliers et des bracelets recelant de petits gris-gris, noisettes, plumes de duvet, coquillages. Nous allions les pieds nus. Nous portions chacun sur l’épaule droite une scarification en forme de croix, notre signe, notre symbole. Pour nous, l’éternel et le temporel se rejoignaient dans ce dessin très simple, comme dans la création qui nous était confiée. Nous avions incisé la peau à l’aide d’un coquillage, et recouvert les plaies de cendres qui avaient formé un relief un peu plus sombre que notre pigmentation naturelle. Il nous fallut nous y reprendre à deux fois, la première tentative se soldant par une cicatrisation immédiate. Nous dûmes forcer la magie qui nous protégeait à rester à l’écart de cette petite mutilation volontaire.

Comment serions-nous reçus ? Comme deux Hommes ? Comme deux Elfes ?

« Nous ne sommes plus ni l’un ni l’autre, pensa Kev. Nous sommes les premiers d’une race nouvelle. »

J’étais bien d’accord avec lui. On disait que les Nains devenaient stériles, au fil du temps. Les naissances s’espaçaient aussi chez les Hommes, et les plus savants des médecins se perdaient en conjecture. Quant aux Elfes, leur fertilité n’avait jamais été formidable, compensée en partie par leur exceptionnelle longévité. Mais la Vision nous révélait maintenant que la population d’Elvestaat ne comptait plus guère que quelques milliers d’individus. Les légendes des Elfes affirmaient qu’ils étaient cent fois plus nombreux à leur installation, quelques millénaire en arrière.

Nous sentions la vie en toute chose. Nous voyions l’aura de tout être. Celles des Elfes sombres étaient gris délavé, presque mortes. Celles des êtres humains étaient pour la plupart bleu terne. Celles des Elfes, me dit Kev, vert pâle. Mais les deux nôtres irradiaient tels des rayons de soleil verts, ceux qui tombent d’un ciel bleu roi et coulent jusqu’au sol à travers les feuillages épais des jungles. Signes d’une vie pleine, luxuriante, bouillonnante de santé, qui mélangerait les cris du jeune toucan, le rire des enfants, le chant d’une rivière, baignée de la lumière d’une aube mordorée. Cela, les Elfes ne pourraient que le voir. Qu’en penseraient-ils ? Aucune prophétie n’avait récompensé nos nombreuses heures de prière, le soir, au coin du feu. Nous portions dans le cœur de El le souci de la destinée des Hommes, des Elfes et des Nains, confiant à Sa Miséricorde ce que nous n’étions plus capables d’espérer ou de pardonner ; Qu’Il parle, pensions-nous, par nos lèvres fragiles, car nous, nous ne savions pas quoi dire. Nous glissâmes dans l’eau en même temps.

Par Kevelian - Publié dans : L'Homme qui devint Elfe - Communauté : L'imaginaire pour tous
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