R o m a n s e t n o u v e l l e s d e F a n t a
sy
Nous n’avions pas besoin de respirer, tirant notre oxygène de l’eau elle-même, aussi nous glissâmes-nous au cœur de l’onde tels deux poissons ondulant quelques mètres sous la surface, deux flèches brunes glissant vers l’autre rive, l’une à la tête d’or, l’autre de jais.
La traversée dura une bonne heure, baignée dans le silence, en même temps que peuplée des crépitements de vie qui nous entouraient. Nous traversâmes des nuées de poissons multicolores, qui s’ouvrirent à peine pour nous laisser passer, s’approchant au contraire pour nous saluer. Kaléidoscope de traits de lumière bleue, orange, et verte, éclairant une faune et une flore foisonnantes, le lac était aux antipodes de ce que la magie des Elfes voulait faire croire : c’était un monde de paix et de beauté. Même sous les sortilèges, ils ne pouvaient cacher leur vraie nature, leur quête assoiffée de paix et d’harmonie. Quel choc avait-ce dû être pour le peuple des arbres d’avoir à se souvenir de sa magie, d’être obligé de faire revenir à la surface le savoir interdit, réputé être cause de tous les maux des temps passés ! Comment avaient-ils pu enterrer à nouveau ces sensations intimes de communion avec tout le vivant, tandis qu’à la force des rêves éveillés de leurs passes magiques, ils pliaient la vallée à leur volonté, pour en bloquer l’accès ? Comment ceux des leurs qui avaient dû révéler leurs ‘tares’ avaient-ils été regardés après ce prodige ? Héros ? Dégénérés ? Avaient-ils été récompensés de leurs prouesses, ou au contraire, exilés à jamais après avoir sauvé leur peuple ? Car ils ne pouvaient pas y avoir renoncé, après avoir goûté au don de la magie. Cela, nous le savions, nous avions été tous les deux dévorés par la tentation de nous laisser engloutir dans le Tout du Fleuve de Vie. Peut-être les mages ordinaires ne le percevaient-ils pas aussi violemment que nous, mais il ne devait pas moins les attirer. C’était comme cette fois où, à Nantalia, de retour d’une virée victorieuse contre des bandits, et alors que je rayonnais de la joie de la victoire, du devoir accompli, des éclats et couleurs de la brève aventure, encore riche de la chevauchée et des combats, Rose m’avait demandé, quand j’entrais tout joyeux dans le salon pour lui raconter ma quête : « t’as essuyé tes pieds avant d’entrer ? » J’étais retombé d’un coup de mon état de grâce, j’avais fait demi-tour et m’en étais aller gueuler après quelques-uns de mes serviteurs, accusant tel ou tel de n’avoir pas assez bien bouchonné mon cheval ou fait reluire les cuivres. Je ne voyais pas sans casse ou sans douleur ceux des Elfes qui avaient créé ce lieu retourner sauter d’arbre en arbre ou cultiver leurs fraises comme s’il ne s’était rien passé.