R o m a n s e t n o u v e l l e s d e F a n t a
sy
Nous nous mîmes en route vers une forêt comme je n’en avais vue auparavant, dont la vie semblait rayonner comme s’il y avait eu là cinq fois plus d’arbres qu’il n’y en avait en réalité. En chemin, nous échangeâmes avec Xan quelques bribes d’informations, comme on glisse un mot sous une porte, mais nous ne voulions pas aller trop loin dans les échanges. Xan et Kev souhaitaient prendre du temps pour se parler, à voix haute, se raconter les choses en les laissant pénétrer lentement dans l’esprit de l’autre, distiller goutte à goutte sensations, souvenirs, les apprécier, comme on tourne dans sa paume un verre de vin, pour mieux le réchauffer et en sublimer les arômes. Et puis, et cela me rassura, sans que je sus pourquoi, il n’y avait pas, entre mes deux amis, le même genre de communion d’esprit et de pensée immédiate qu’entre Kev et moi. C’était comme si leur complémentarité, leur désir mutuel, se nourrissaient du fait qu’ils restent toujours l’un à l’autre étrangers, à la fois proches et inaccessibles. Kev et moi, par opposition, ne faisions parfois qu’une seule âme, mais notre proximité même nous empêchait de jamais nous confondre, et nous n’avions pas entre nous cette distance physique nécessaire à franchir pour qu’une relation puisse s’appeler amour. Je compris en les regardant qu’ils bâtiraient ensemble un lien sublime, d’autant plus solide qu’ils devaient franchir la distance de leurs sexes opposés pour y parvenir, et que le pont entre eux serait d’autant plus fort que cette différence constituait un abîme, et qu’ils devraient apprendre à se connaître. Je compris qu’il n’y a pas d’Amour sans altérité, Kev était mon alter-ego, chacun avait sa place, et c’était bien.
Nous fûmes introduits dans une petite clairière, au centre de laquelle une vingtaine de sièges étaient disposés en cercle, à quelques mètres les uns des autres. Celui dans lequel Xan prit place n’était pas différent des autres, et les femmes Elfes qui, peu à peu, la rejoignirent, s’assirent à sa suite sans laisser de place vide, dans l’ordre d’arrivée. Kev et moi étions debout à l’extérieur du cercle.
Lorsque tous les sièges furent occupés, une guerrière à l’air farouche s’approcha de nous et nous dit :
« Hommes ou Elfes, qui que vous soyez, en entrant dans ce cercle vous vous soumettrez à l’autorité de notre reine, et ne parlerez que si elle vous y autorise. Vous avancerez à genoux, et si vous manquez de respect à ma souveraine, je vous corrigerai. »
Je la regardai un instant, échangeant rapidement avec Kev quelques impressions sur la conduite à suivre.
« Vas-y mon gars, pensa-t-il, tout va se jouer dans les premières secondes. Montre que tu en as. »
Comme il me laissait carte blanche, je regardai posément la guerrière, qui devait être une sorte de chambellan, et dis d’une voix forte, afin qu’elle porte au-delà même de la petite clairière, vers la foule des Elfes perchés dans les arbres pour observer :
« Elfes, comme vous le voyez, je ne suis pas tout à fait comme vous, mais je ne suis plus tout à fait humain. Je lis dans vos pensées, ma nature vous effraye et vous attire à la fois. Cependant, quelle que soit l’étrangeté à vos yeux de mon aura, et de celle de mon frère de sang à mes côtés, vous devez en reconnaître la puissance. Sachez-le, si telle était notre volonté, en moins de temps qu’il ne vous faut pour tomber de l’arbre, tous, du lac des Ténèbres jusqu’à la Grande Mer, vous seriez morts, et tout ce qui vit avec vous, et même la magie de votre souveraine, et celle de ceux qui parmi vous en possèdent aussi quelque peu, ne pourrait rien y faire. »